EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

MARYLOU OF THE DEAD

Voici un large extrait (un chapitre entier en fait) de "Demain, quand j'étais mort !" qui a marqué pas mal de mes lecteurslaughing...Ce passage met en scène une ex-star de la chanson fictive et ses réactions face au début de la pandémie zombie...(Enfin star fictive, c'est vite ditinnocentinnocentinnocent)

 

 

Pol Narev ouvrit doucement les yeux. Il faisait encore nuit. Par la minuscule fenêtre fendue dépourvue de rideau, on pouvait deviner et sentir la danse frénétique de quelques flocons malmenés par les rafales d’un vent capricieux et glacé.

La tête à l’envers et douloureuse, il jeta un coup d’oeil rapide au vieux réveil placé sur la petite commode bancale et démodée. C’était d’ailleurs l’unique élément décoratif qui habillait encore la miteuse chambre d’hôtel rongée par le temps, qu’il occupait malgré lui dans cette partie excentrée de la sordide banlieue nord moscopoutinovienne.

Depuis quelques années déjà, Pol louait l’endroit à la semaine pour une somme dérisoire. Enfin, lorsque ses indigentes finances le lui permettaient.

Il secoua activement la tête comme pour vérifier que son cerveau était bien en place. Quelque chose ne tournait pas rond. Onze heures du matin, déjà ! Et cet enfoiré de soleil n’était toujours pas levé…

Pol Narev tira le drap sale et froissé sur le côté. Il s’extirpa lentement du lit. En se levant, il aperçut aussitôt un gros cafard inconscient qui s’était aventuré hors de la canalisation percée. Notre homme visualisa la cible qui s’éloignait, bondit et l’écrasa fermement de son pied gauche. Puis, il décolla soigneusement l’insecte ratatiné au sommet d’une verrue bien asséchée qui surplombait sa voûte plantaire noire de crasse, et l’avala sans même faire l’effort de le mâcher. Au passage, Pol ramassa à proximité une vieille part de pizza rance entamée qu’il engouffra instantanément. Il avait dû la laisser tomber sur la moquette tâchée des nombreuses traces d’un de ses incessants moments de solitude nocturne.

 

— Ah…Un bon petit déjeuner équilibré…La journée s’annonce

bien !

 

Pol Narev s’étira ensuite, découvrant deux véritables forêts vierges sous ses aisselles où gambadaient innocemment quelques puces de lit restées bien accrochées. Il lança un regard tendre et complice aux minuscules résidents qui peuplaient cette densité pilleuse incroyablement touffue.

 

— Salut les filles, bien dormi ?

 

Il siffla ensuite son chien, un Russel-terrier tapi en boule dans un coin, qui ne réagissait que rarement à ses appels.

 

— Kurt ! Kurt ! Au pied !

 

Kurt Russel ne servait décidément plus à rien. Il s’était empâté et ne faisait plus que de la figuration, ne lui donnant aucune réplique valable.

 

— A part bouffer, ce clébard ne sert à rien !

 

Pol Narev pressa le bouton de l’antiquité de transistor posé sur le rebord craquelé de la lucarne et orienta au mieux la fourchette rouillée sommairement attachée pour capter quelque chose d’audible au milieu des crachats et des légions de parasites.

 

— Crrrrr…Cadavres…Crrrrr…Mutilés…Crrrrr…Découverts cette nuit près de la gare…Les corps ont été menés à la morgue centrale…Crrrrr…Pour autopsie…Pic de grippe atteint cette semaine…Crrrrr…Hôpitaux saturés…Intoxication alimentaire massive à la cuisse de grenouille…

 

Pol décida d’éteindre aussitôt. Ça faisait une quinzaine de morts recensés en à peine deux jours. Encore un taré qui courait les rues. Peut-être plusieurs. Et toute une partie de cette foutue ville semblait s’être enrhumée pour ne rien arranger.

 

- Putain, ce monde de merde part vraiment en couilles…Je devrais me remettre à l’écriture avant qu’il ne soit trop tard…Allez, reprends-toi en main une fois pour toutes !

 

Le créateur trop longtemps endormi en phase de résurrection subite commença à fredonner machinalement.

 

Marylou, ce monde est fooooouuuuuu…

Marylou, ça part en couilles, hou, houuuuuuuuu…

Marylou, partout y a des grenouilles, hou hou houuuuu…

 

En réponse, il fut coupé par un puissant râle assez indescriptible, plutôt guttural et inquiétant semblant provenir de l’extérieur.

 

— On dirait que quelqu’un apprécie dehors ! Et je n’ai composé qu’une seule phrase ! Le génie serait-il de nouveau en route ?

 

L’ex-interprète recommença pour être sûr qu’il n’affabulait pas. Bien sûr en incluant une petite variante improvisée.

 

Marylou, y a des cadavres partouuuuuuuuut…

Marylou, je deviens fou de vouuuuuus, youhouuuuu…

 

Il poussa quelques boucles pour dégager son oreille. Il y eut un bref silence dans un premier temps, avant la même réponse déroutante et même amplifiée qui raisonna dans tout le bâtiment.

 

— Putain, ça plait ! Oh, nom de dieu, je tiens quelque chose !

 

Pol Narev se redressa, galvanisé et enthousiaste, et scanna la pièce brièvement.

 

— Purée, c’est bon ça ! Merde, où j’ai posé ma guitare, moi ?

 

L’ex-artiste déchanta aussi rapidement qu’il avait failli chanter quand il se remémora avoir échangé l’instrument quelques mois plus tôt contre quelques bouteilles de vodka frelatées.

 

— Fais chier, merde…Quel con ! Désolé, cher fan coincé à l’extérieur dans la froideur noircissale…Noircissale ? Wow, ça veut rien dire mais c’est trop beau, faut que je l’intègre absolument à mon futur nouveau tube ! Désolé, qui que tu sois, mais merci de ton soutien inconditionnel…Bon alors, qu’est-ce qui rime avec « noircissale » …

 

Rapidement résigné et accablé par le propre poids de sa médiocrité, le dos en compote et les doigts de la main gauche affairées à gratter ses fesses irritées, Pol Narev se dirigea ensuite en titubant vers la microscopique salle de bain où il dut une nouvelle fois affronter le triste spectacle de son pathétique visage boursouflé de star déchue aux ridicules

cheveux blancs frisés dans le miroir fendu, à l’éclairage faiblard et approximatif.

 

— Faut vraiment que je me trouve une gratte, je tiens un tube ! Je me remets à composer et j’effectue un come-back fracassant. Ras-le-bol de vivre caché dans cette piole pourrie !

 

Pol posa les mains sur les rebords du lavabo mal fixé qui ne tenait que par le bon-vouloir d’une lente accumulation de moisissure finalement salvatrice qui lui avait fait économiser le montant d’un tube de mastic. Le lave-mains bougea néanmoins de quelques centimètres et manqua de céder définitivement sur le coup. Il y avait un réel problème, pas de

montage finalement, mais bien de reflet.

 

— Merde, mes boucles ! C’est tout plat ! Mais quelle coupe à la con !

 

On dirait vraiment une pub foireuse pour des crédits à la consommation…Dépité, Pol Narev fit jouer un tournevis pour ouvrir un tiroir dont la poignée s’était détachée il y a déjà longtemps, et farfouilla à l’aveugle dans le bazar jusqu’à dégoter quelques bigoudis poussiéreux qu’il s’appliqua grossièrement sur la tête.

 

— Voilà qui est mieux…Dans vingt minutes, retour du beau gosse !

 

L’embellie principalement composée d’égocentrisme et d’autosatisfaction fut de courte durée et il ne put s’empêcher de soupirer longuement en tirant sur le surplus de gras qui pendouillait de son doublementon. Sa peau se détendait davantage chaque jour depuis qu’il n’avait plus les moyens d’assumer les suites de ses différentes opérations de chirurgie esthétique.

Dans un très rare éclair de lucidité, il s’aperçut également que le soleil n’était pas vraiment fainéant, mais que c’était bien lui qui devenait décidément de plus en plus con. En effet, Pol avait encore dormi avec ses ridicules lunettes polarisantes dont la seule fonction véritable était de dissimuler une bonne moitié de sa misère faciale aux yeux des fans. Enfin,

s’il y en avait encore quelque part.

Le chanteur exilé quitta son légendaire marcel blanc mal ajusté qui le boudinait, ôta la gaine abdominale serrée à son maximum, et tenta de rentrer un ventre amolli qui débordait d’est en ouest sans succès. La pression relâchée, il put à nouveau respirer convenablement. Il constata que son régime dissocié à base de pizzas et d’alcool lui avait encore fait

prendre de la brioche. Il lui faudrait bientôt un logiciel bien plus puissant que Photoshop pour pouvoir le faire entrer sur une pochette de disque standard sans déformer son image. Enfin, si par miracle il était amené à revenir en studio un jour.

Pol Narev était tombé bien bas. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, il croupissait ici, planqué dans ce recoin ignoré de ville gris et poisseux, depuis une bonne décennie.

Le malheureux avait tenté d’assassiner son sosie français raté, un certain Michel Polnareff, lors d’un gala en Europe à la grande époque.

Depuis, l’imposteur touchait même de confortables droits d’auteur et profitait impunément de la renommée et de la fortune acquises depuis la fin des années soixante-dix suite à ses quelques succès fulgurants et de bons placements immobiliers.

Pol Narev ruminait silencieusement sa vengeance depuis trop longtemps. Il voulait clamer sa légitimité aux yeux du monde même s’il se doutait que personne ne le croirait jamais. Lorsqu’il n’était pas ivre, le bougre subsistait laborieusement en écumant les clubs de troisième zone et en assurant de mauvais shows singeant les spectacles à succès de son faux

lui-même avec les moyens du bord.

Cet homme brisé, mais resté fier, devait aujourd’hui cependant réagir. Il fallait impérativement modifier quelque chose. Et ce changement devait être profond et radical. Il n’était plus lui et ne le serait jamais plus. Il lui fallait se faire violence et devenir un autre.

Sa réflexion concernant une éventuelle riposte fut interrompue par un bruit sourd semblant provenir du couloir de l’hôtel. Quelqu’un frappait à la porte avec insistance. Pol Narev grommela à voix basse.

 

— C’est quoi ça encore ? Merde, sûrement le proprio !

 

Il devait faire bonne figure pour ne pas finir dehors prématurément à squatter les bancs gelés de la métropole, au milieu des clodos et des laissés

pour compte.

 

— Ouais, juste une minute, j’arrive…Je sais, je sais, je devais vous régler le loyer hier, j’ai eu un petit contretemps, je vais vous expliquer,

tout va s’arranger…

 

En guise de réponse, il identifia à nouveau ce grommellement désormais familier.

 

— Bordel, c’est mon nouveau fan !

 

Pol sentit une bouffée d’adrénaline l’envahir. Il se retourna et attrapa la bouteille de vodka renversée qui avait roulé au pied du lit la veille sans même qu’il s’en aperçoive. Il jaugea la quantité d’un oeil expert. Un bon tiers, c’était mieux que rien. Le chanteur oublié avala le tout d’un trait, tituba puis traversa la pièce en trainant des pieds. Surexcité mais

néanmoins méfiant, il ne put s’empêcher d’effectuer une ultime vérification vocale.

 

Marylouuuuuuu…

Y a des morts partouuuuuuut…

 

- Grrrrr…Arrrghhhhh…Grrrrrrr…Irrrrrrrrrrrrrrrr…

 

C’est bien lui ! Génial ! Enfin un fan ! Mon talent n’est pas mort !

 

Pol Narev s’empressa d’ouvrir la porte à ce visiteur inespéré. Le fameux fan présumé se tenait juste devant lui. Trop énervé pour faire preuve d’un jugement rationnel, la vedette d’opérette ne remarqua pas la chemise arrachée et maculée de sang de son étrange invité, ni-même l’avant-bras manquant en partie gauche d’un corps complètement démantibulé par ailleurs. Le mort-vivant inclina la tête tout en continuant à gémir de façon incompréhensible.

 

— Salut à toi, cher fan. Entre, je t’en prie, tu es le bienvenu. Ne fais pas attention au désordre, je sais que ça peut paraitre surprenant pour une personne de mon standing…Mais bon, faut savoir que je loue cette purge uniquement pour composer et me ressourcer…Tu comprends, retrouver mes racines musicales loin d’un monde bling bling plein de tentations…Bon, le reste de l’année, faut pas croire, j’habite sur Miami, hein ?

 

— Arrrghhhh…Utttttrrrrrrr…Crrrrrroooooo…

 

— Ecoute, le prends pas mal, je ne comprends strictement rien à ce que tu me racontes ! T’es quoi, toi ? T’es tchèque à ton accent, non ? Ou un truc comme ça ! Bah, on s’en tape, vous êtes tous pareils, l’essentiel c’est que tu as bon goût !

 

Pol Narev tira son nouvel ami sèchement à l’intérieur. Il avança sur le palier et jeta un coup d’oeil à travers le couloir sombre. Le chanteur put vaguement distinguer trois ou quatre corps éparpillés sur une dizaine de mètres. Obnubilé par ce qu’il avait à faire, il ne s’en préoccupa pas plus que ça, les règlements de compte et les représailles en tout genre étant monnaie courante par ici.

 

— Ben flûte alors ! Il y a une guerre dans le couloir ou quoi, ah, ah, ah ! Oh la vache, mais quelle odeur !

 

Pol Narev se contenta de se boucher bêtement le nez et claqua la porte, impatient de partager son enthousiasme débordant avec son fan. Il indiqua autoritairement à son hôte la direction de son lit défait.

 

— Tu peux t’asseoir là !

 

Le zombie resta immobile, la bouche béante et les yeux perdus dans le vide.

 

— Ah, je comprends ! Trop d’émotions d’un coup ! Allez, ne sois pas timide ! Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre son idole ! Bon, j’ai compris, je vais t’aider !

 

Le mort-vivant n’esquissa même pas un début de réaction.

 

— Allez, bouge cher afficionado ! Oui, je sais, je sais, c’est impressionnant, je parle plusieurs langues couramment…Enfin c’était avant lorsque je voyageais beaucoup…Bon, j’ai compris, faut tout faire soi-même !

 

Pol enserra le seul bras valide du monstre et tira sèchement dessus pour l’emmener avec lui jusqu’à son siège de fortune. La pseudo-star progressa à peine d’un mètre avant de faire volte-face comprenant que quelque chose n’allait pas. Son convive n’avait toujours pas bougé d’un poil et regardait stupidement son corps en partie désagrégé et meurtri qui

venait d’être à nouveau profondément amputé. Le second bras avait disparu, littéralement arraché depuis la base de l’épaule. Ne restait à sa place qu’une projection de sang discontinue qui éclaboussait le pan de mur décrépi le plus proche.

Pol Narev observait la scène complètement stupéfait.

 

— Mais merde, fais gaffe, tu vas tout salir ! Le proprio va me retenir

une caution !

 

Son étrange fan demeuré se dandinait sur place comme s’il recherchait ses membres perdus. Pol hésita avant de baisser enfin les yeux et s’aperçut qu’il tenait la partie manquante et déchiquetée dans sa main. Il observa le membre sectionné avec attention.

 

— Mais…C’est ton bras ! Comment c’est possible ? Mince alors, je n’ai rien senti quand j’ai tiré. On dirait que t’as pas mal, c’est bizarre. Ça va ? T’es lépreux, c’est ça ? Tu sais que ça se soigne bien ça aujourd’hui ? Enfin je crois !

 

Toujours statique, bien ancré sur ses jambes flageolantes, le défunt maintenait sa curieuse cadence gestuelle saccadée.

 

— C’est cool que tu le prennes comme ça, l’ami ! Par contre, je dois t’avouer que tu danses comme un pied ! Je vais te montrer quelques pas car t’as vraiment l’air d’un âne, j’arrive !

 

L’ancien enfant prodige de la scène musicale française, ça fait vraiment peur dit comme ça, ralluma le poste de radio et s’empressa de rejoindre le zombie remuant bien que totalement désarticulé. L’artiste présumé se mit à danser et se déhancher autour du mort.

 

— Tu vois ? T’es raide comme un piquet ! Tu dois te laisser porter, onduler au gré du son…Faire preuve de souplesse ! Ta rythmique est catastrophique ! Bon j’en ai marre, j’ai plus l’habitude de bouger, moi ! Je suis trop gros ! Tu ne veux toujours pas t’asseoir ? Alors tu écouteras debout !

 

Une fois la ridicule danse du ventre flasque achevée et le transistor éteint, Pol Narev ajusta encore une fois ses lunettes de soleil.

 

— Punaise, j’ai le trac, ça fait tellement longtemps que je n’ai pas poussé la chansonnette pour un fan…Bien, cher admirateur, en avant-première mondiale, tu vas avoir l’immense privilège d’être le premier à écouter ma nouvelle composition, le morceau qui marquera l’histoire de la musique, et mon grand retour sur le devant de la scène ! Are you ready,

cher adulateur ? Trois, quatre…

 

Marylouuuuuu, youhouuuuu,

Y a des cadavres partouuuuuut…

 

Le zombie recommença à se mouvoir comme il le pouvait et à gronder de plus belle.

 

— Ouais, c’est bon hein ! Tu voudrais taper des mains et tu ne peux pas, ah, ah, ah, non je déconne !

 

Marylouuuuuu, youhouuuuu,

Ce monde est fouuuu de vouuuus…

 

Le mystérieux colocataire commença à claquer des dents et à présenter un aspect beaucoup plus menaçant.

 

— Arrête, c’est super chiant mon gars ! Sérieux, je ne m’entends même plus chanter ! Pourquoi tu fais ça avec ta foutue mâchoire ? Oh, mais ça fait un bail que t’as pas vu un dentiste, toi ! Remarque, t’as raison, c’est hors de prix. Faudrait presque s’appeler Tonald Drump aujourd’hui pour pouvoir se payer des soins dans ce monde d’enfoirés capitalistes. Ah, mais je n’avais pas vu l’heure ! Presque midi, c’est l’heure de l’apéro, en fait tu n’as pas les crocs, t’as juste soif ! Par contre, t’es bien tombé, question bouteille, je suis suréquipé !

 

Pol Narev empoigna une bouteille de vodka encore vierge et la brandit comme un trophée.

 

— Et voilà, à la tienne ! Bon, tu vas voir, c’est pas de la première qualité, mais ça dépote sévère ! Je ne sais pas ni où ni comment c’est fabriqué mais je peux te dire que c’est pas cher et que c’est bien ça l’essentiel !

 

Il pencha la tête en arrière et absorba une interminable rasade avant de taper la bouteille sèchement sur la table qui trembla.

 

— Ah, c’est bon ! A toi, maintenant, l’ami ! Tu sais ce que l’on dit : « pas de bras, pas de vodka » …Excuse-moi, c’est déplacé et très bête, mais je n’ai pas pu m’en empêcher ! Je vais t’aider…

 

Pol Narev s’approcha de son invité et lui colla l’extrémité de la bouteille de force dans la bouche.

 

— Mais arrête de bouger comme ça, bon sang !

 

Le liquide infect et mal distillé commença à couler et voyager à

l’intérieur du corps putride et malodorant. Le zombie commença à gémir comme s’il sanglotait avant de s’écrouler.

 

— Mais qu’est-ce que tu fous par terre ? Punaise, tu tiens pas l’alcool, ma parole…Une demi-bouteille cul-sec et y a plus personne ! Mais qu’est-ce que…

 

Le visage inexpressif et tuméfié du mort se mit à gonfler et à se déformer en long et en large comme s’il était devenu indépendant du reste du corps. La peau terne et déjà fragile aux tons grisâtres s’étira avant de se déchirer comme un vulgaire morceau de papier. Le sommet du crâne s’allongea jusqu’à prendre une forme proche du conique, puis se déchira

libérant de petites bulles roses qui s’envolèrent aussitôt avant de disparaitre.

 

— Wow, c’est trop beau ! Comment tu fais ça ? Tu devrais passer un

casting ! Tu cherches un agent ?

 

Le cerveau du monstre était en train de bouillir. La pression s’accentuait et occupait à présent chaque parcelle de l’être décharné. Des petits nuages de vapeurs émergèrent de ses trous de nez et de ses oreilles, le tout accompagné d’un petit sifflement bien caractéristique.

 

— On dirait le bruit que faisait la cocotte-minute de ma grand-mère quand j’étais gosse…Oh putain ! Tu vas exploser !

 

Boum !!!

 

La tête venait d’être désolidarisée et éjectée du reste du corps en un dixième de seconde. Elle passa brusquement devant Pol Narev avant d’aller s’éclater sur la porte, ne laissant qu’une trace informe et coulantesemblable à un pot de marmelade de fruits rouges explosé.

 

— Mince, mon fan…Quelle tristesse…Cette chanson est pour toi…

 

Marylou, youhouuuuu…

Mon fan est mort, ouh ouuuuuh…

Je suis triste pour vous, ouh ouuuuuh…

Marylou, youhouuuuu…

 

De nouvelles clameurs, bien plus nombreuses et puissantes,raisonnèrent dehors et se propagèrent faisant vibrer les parquets et fenêtres du vieux bâtiment.

Emu, Pol Narev se hâta vers la fenêtre. Il sentit une petite larme de bonheur et de réconfort perler le long de sa joue bouffie.

Il n’en croyait pas ses yeux. Juste là en bas, à peine deux mètres sous ses pieds, s’étaient rassemblées des hordes de fans survoltées, désordonnées et prêtes à tout déchiqueter pour l’écouter chanter.

 

— J’arrive ! Je descends !

 

Marylou, youhouuuuu…

Je viens chanter pour vous, ouh ouuuuuh…

Ne soyez pas jaloux, ouh ouuuuuh…

 

Pol Narev traversa le couloir en enjambant les monticules de cadavres agglutinés d’un pas aérien. A la recherche de sa gloire passée, le chanteur ne se douta pas une seconde qu’il partait pour donner son tout dernier récital et que ses nouveaux fans lui montreraient bientôt leur passion la plus dévorante. L’artiste ignorait également qu’au même moment, à quelques milliers de kilomètres de là, son sosie français, l’imposteur Michel Polnareff, se trouvait en fâcheuse posture, acculé dans sa loge, et que ce traître finirait bientôt en plat principal pendant l’entractede son nouveau spectacle.

Enfin, et c’est certainement le plus stupide, Pol Narev ne saurait jamais qu’il avait possédé l’espace d’un court instant le seul remède potentiel, à savoir un demi-litre de vodka premier prix, pour annihiler le fléau qui allait se répandre très bientôt partout et sceller définitivement le destin de l’humanité.

 

 

 

 

 

 

Marylouuuuuu
Y a des morts partouuuuuuut...

ACHAT EBOOK



31/03/2017
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