EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

LE MONGOLIST

(Une courte nouvelle légèrement bête dont vous reconnaitrez peut-être le cadre et le protagoniste principal...)

 

Paris. 12 avril 2015. 16h30. J’ouvre difficilement les yeux. La nuit a été agitée. Je n’ose même pas évoquer l’intensité de la matinée. Un furtif coup d’œil à droite : elle dort encore. D’où vient-elle ? Quel est son nom ? Et…Houlà je n’avais pas remarqué ça hier soir : combien pèse-t-elle ?

Je l’ignore et je m’en fous.

Je me tourne doucement côté opposé. Celle-là aussi récupère toujours. Je sens quelque chose d’agréable qui remonte entre mes jambes. Je tâte et devine une tête. Je soulève discrètement la couette. Celle-ci est réveillée et même très active.

Pour les trois en même temps, mon agent a réussi à me négocier un bon tarif hier soir à la sortie du restaurant.

Je me lève, m’étire et regarde machinalement dans l’imposant miroir qui me fait face et reflète ma perfection. Je constate amusé que mes cheveux ont encore poussé et recouvrent entièrement la nuque. Ils terminent leur course en une multitude de bouclettes savamment réparties et faussement négligées. C’est pénible, mais je suis obligé de passer tous les jours par la case coiffeur.

Je m’en fous, j’en ai les moyens.

Malgré tous les efforts nocturnes consentis, je sens super bon.  La sueur glisse sur ma peau et ne s’attarde jamais. Nul besoin d’user un stock complet de sticks bon marché comme le commun des blaireaux  pour annihiler des fragrances incommodantes qui pourraient s’échapper des multiples parties à pilosité variable de mon corps. Les indélicates zones de brousse ont disparu il y a bien longtemps. Comme si j’avais subi une déforestation intensive à l’époque. Un vague souvenir de jeunesse oublié et surtout étouffé.

C’est hallucinant… Je sens tellement bon. Comme si ces délicats arômes m’enveloppaient depuis toujours, comme si tout était inné. Une effluve classe désormais indissociable de ma personne.

Naturellement beau et continuellement empreint de cette odeur incroyable, je décide de me saper. Bien sûr, un être tel que moi pourrait aisément sortir et déambuler à poil dans la rue bondée…Je préfère m’abstenir… Par pudeur ? Par discrétion ?

Non, simplement par souci d’éviter une émeute en exhibant mon inégalable physique d’Apollon aux yeux de toutes Je préfère m’en amuser intérieurement. Je suis le seul à rire de mes blagues et seules mes blagues me font rire..

Je décide de faire sobre. J’enfile une chemise blanche légèrement froissée. Je la laisse partiellement ouverte dévoilant mon torse huilé et les quelques poils chirurgicalement plantés-là qui me donnent un aspect viril mais pas bestial.

J’essaie de retrousser les manches pour me donner un air décontracté et dans l’air du temps. C’est dur, je ne pensais pas devoir travailler autant. Je persévère et j’y parviens. Je ressors  aussi cet affreux  pantalon en  toile noire, une sorte de relique des années quatre-vingt qui me moule les fesses.

Je suis absolument ridicule. Je suis le seul à le savoir. Peu importe. Quoi que je fasse, que je porte ou que je dise, elles m’aimeront toujours.

Je regarde par la fenêtre. Une journée incroyable s’annonce. Dehors, il fait un temps magnifique.

C’est miraculeux : apparemment un truc incroyable s’est produit cette nuit. Je le devine et je le ressens au plus profond de moi. Je ne saurais l’expliquer mais j’ai acquis la capacité de faire du vélo. Guidé par une force inconnue, je suis persuadé que je suis capable de tenir  en équilibre et même de pédaler sans me vautrer comme une pauvre merde. Suis-je entrain de rêver ? Est-ce un effet à retardement de la cocaïne ? Je dois en avoir le cœur net…

A bientôt cinquante ans, même si je suis le seul à croire que j’en fais trente-cinq,  et après plusieurs tentatives infructueuses, je décide d’ôter les roulettes aux extrémités de ma superbe bicyclette.

Pour dire vrai, je demande au fils du voiturier qui est âgé de huit ans s’il peut m’aider car je n’ai jamais appris à me servir d’une clé ou d’un tournevis. Je l’avoue volontiers, sous cette armure dorée et des airs artificiellement perspicaces,  sommeille un individu con comme un manche.

J’enfourche ma monture. Je suis tout excité. J’ai même une érection lorsque mon appendice frôle le cadre métallique que je m’apprête à chevaucher. Je pousse fébrilement sur les pédales. Pas besoin de forcer grâce aux muscles finement dessinés qui subliment mes exceptionnels mollets.

J’avance. Je roule sur plus d’un mètre sans chuter. Je n’étais jamais allé aussi loin. C’est une sensation de liberté complètement nouvelle et enivrante.

La grande rue passante s’offre à moi. J’amorce la descente les deux mains parfaitement centrées sur le guidon. Une simple question d’aérodynamisme. Et bien entendu de perfection.

Au gré de ma courte mais intense balade, je souris bêtement. J’ai la bouche grande ouverte. Mes dents révèlent un blanc éclatant comme si je venais de subir six détartrages successifs en trois jours.

J’ai l’air stupide et je m’en fous.

Plusieurs promeneurs éblouis ferment les yeux car la lumière que je dégage irradie littéralement l’avenue. D’autres saisissent leurs lunettes de soleil pour prévenir une éventuelle inflammation de la cornée.

Je dépasse progressivement les badauds. Ils ne peuvent s’empêcher de m’observer car ils m’adorent. Je les regarde en retour. S’ils savaient ! Je les méprise à un point qu’ils n’oseraient même pas imaginer s’ils étaient seulement capables d’y réfléchir.

Je m’esclaffe en arborant mon air le plus suffisant. J’arrive presque en bas.

Elle attend mon arrivée. Un rictus pervers illumine mon visage. Personne ne peut le voir car je suis en contre-champ.

J’arrive bientôt à sa hauteur. Elle est toujours de dos. C’est mieux ainsi car elle est peut être laide. On verra bien.

Je ne suis pas concentré. J’essaie de me remémorer le script. Ah oui, elle doit s’arrêter et se retourner vers moi…

Pas trop tôt. Nous y voilà. Elle se fige net devant la fausse zone de travaux qui l’empêche de monter sur le trottoir. Comme tétanisée…Tu parles d’une épreuve.

Mais bordel, qu’est-ce qu’elle fout ? Elle ne voit pas qu’elle a juste à contourner l’obstacle sur trois mètres pour passer de l’autre côté cette gourde ? Bonne, peut-être. Conne, assurément.

J’active la sonnette minable qui doit renforcer l’aspect authentique de cette scène affligeante pour lui signaler ma présence.

Encore une andouille inconnue et intermittente du spectacle qui se rêve certainement actrice et qui a probablement loupé sa carrière dans le mannequinat…Une paumée qui fait la belle et court le cacheton minable pour élever seule ses trois gosses…Merci la production pour ce casting de rêve !

Elle semble hésitante. Elle ne se retourne pas. Comme si elle n’avait pas remarqué les dix-huit caméras et les cinq preneurs de sons qui me collent au derrière comme de vulgaires mouches à merde depuis dix minutes. Comme si sa mémoire de poisson rouge lui avait fait oublier un script d’une simplicité enfantine.

Elle m’irrite. Mais putain, connasse, tu vas te retourner, oui ou merde ? Faut que je te prenne sur ce grotesque vélo de bonne femme comme seul le ferait un bon gentleman et que je te mène saine et sauve un pâté de maison plus loin ! Allez, retourne-toi et si tu es sage tu auras le droit à un autographe et à un extra dans ma loge après le tournage !

Elle vient d’être touchée par la grâce et me dévoile finalement son regard intense et perçant dans une lente volte-face totalement maitrisée et bien cadrée.

Je suis surpris. Elle est foutrement belle. J’en perds mes moyens.

La cadence s’emballe. Je vais beaucoup trop vite. Je me chie dessus. Un caleçon à trois-cent dollars… Je m’en fous, j’en ai plein et même des plus chers.

Je fonds sur la zone de travaux en laissant une trainée nauséabonde dans mon sillage. Comme je suis très riche mais vraiment trop con, j’ai oublié de demander comment fonctionnaient les freins. J’accélère encore. J’hurle au moment où je percute la barrière. Merde, c’était une vraie zone de travaux ! Je m’envole et je me crashe comme un vulgaire pantin fracassé plusieurs mètres en dessous, tête première dans les égouts.

 

-Coupez ! Coupez ! Mais c’est pas vrai ! C’est pas possible ! Combien ça va nous coûter cette histoire avec les assurances ? Tu t’attendais à ça, toi ?

 

-Pas besoin d’être extralucide ou mentaliste pour voir que Simon est con mais je pensais qu’il savait au moins faire du vélo…

 

-Bon va voir s’il n’est pas mort cet abruti ! Allez pour les autres tenez-vous prêts, on reprend tout depuis le début dans dix minutes… « Gentleman only, Givenchy », deuxième prise, c’est parti !

 

 

 



26/03/2017
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