EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

LE CHOMAGE DU FUTUR ALTERNATIF

Voici une nouvelle issue de mon premier blog lorsque j'étais en recherche d'emploi il y a quelques années...Remaniée, elle est devenue le chapitre 12 de mon premier roman "Souriez...Vous êtes viré !!! Ce passage se déroule dans un futur plutôt particulier avec des méthodes punitives redoutablement efficaceswink

 

 

Je venais de recevoir une nouvelle convocation du C.I.T, Consortium Impérial du Travail.

Le spacio-taxi (les noms et marques dans mon futur alternatif sontcomplètement nuls) arriva face à l’immense bâtiment gris de plus de deux cent niveaux (les dimensions dans mon futur alternatif sont à peine exagérées) qui semblait se perdre au-delà des nuages toujours gris (la pollution sur Paris dans mon futur alternatif est encore pire qu’aujourd’hui).

Le droide troglodyte conducteur m’invita à descendre (les robots sont calqués sur les personnes de petite taille dans mon futur alternatif car ça coûte beaucoup moins cher à produire).

 

— La compagnie Spacio vous souhaite une agréable fin de journée en espérant vous revoir prochainement sur son réseau. Veuillez-vous acquitter de votre paiement de cinquante crédits s’il vous plaît.

— Cinquante crédits pour dix minutes ? Mais c’est du vol ! (les individus lambda continuent à se faire arnaquer par les élites et à gueuler pour un oui ou un non dans mon futur alternatif).

 

Le robot me fixa et je sentis la petite lumière bleue passer le long de mon visage. J’étais scanné comme une vulgaire lettre de motivation.

 

— Rectification : les données indiquent que vous êtes chômeur. En tant qu’assisté parasite, vous avez le droit à une réduction de trois crédits (dans mon futur alternatif on donne encore des pseudo-rabais aux demandeurs d’emploi pour leur faire croire qu’on leur accorde un minimum de considération).

 

Quelques instants plus tard, j’entrai dans le bâtiment.

Le pôle emploi, tel que nous le connaissons, n’existait plus et avait été remplacé par cette super structure aux moyens beaucoup plus radicaux et définitifs, peu après le fiasco de la troisième guerre du travail contre les hordes déchainées de clones chômeurs de troisième génération cinquante ans plus tôt.

Les gouvernements successifs, désarmés, impuissants et poussés dans leurs ultimes retranchements face à l’irrésistible propagation de ce nouveau mal des plus virulents, avaient cru trouver une parade en créant leurs propres monstres dans les anciens laboratoires secrets enterrés de l’ANPE, que tout le monde croyait disparus depuis des siècles.

Les expériences secrètes menées sur leurs salariés jugés incompétents pour enrayer le fléau à l’époque avaient dégénéré et engendré des conseillers pôle emploi mutants génétiquement modifiés, désormais appelés Grands Conseillers, et jouissant de capacités psychiques supérieures…

L’ascenseur venait de s’arrêter au niveau trente, l’étage des chômeurs de plus d’un an.

La lumière vira du rouge au vert. Le numéro deux mille d’une série sans doute infinie s’afficha.

L’homme qui portait un costume bleu anthracite, une couleur moche très répandue dans ce futur alternatif, leva rapidement les yeux, empoigna sa valise qui couina de douleur et se redressa (dans mon futur alternatif il y a effectivement des choses étranges comme des valises couineuses, vous comprendrez un peu plus tard).

L’individu demeura un instant figé, le temps pour lui d’ajuster sa cravate (certains comportements vestimentaires n’ont pas changé dans mon futur alternatif).

S’ensuivirent quelques pas hésitants. Il se trouvait à présent face à l’immense porte métallique. Il regarda brièvement dans ma direction et souffla comme pour évacuer une pression devenue difficilement contrôlable. L’homme transpirait. Il tremblotait. Ses yeux et sa façon d’avancer trahissaient une peur qu’il ne pouvait plus dissimuler. C’était son tour. Un quitte ou double. Et après ce serait le mien.

Nous savions plus ou moins que la porte dissimulait d’inavouables et terribles secrets. Nous en avions tous une petite idée. Des bruits couraient. Les rumeurs enflaient. Presque des légendes urbaines. Punaise, quel suspens !

La porte automatique s’ouvrit de gauche à droite glissant silencieusement sur son rail d’aluminax polycarbonique de synthèse (Ce n’est pas une faute de frappe, l’aluminax est le composant qui a remplacé l’aluminium traditionnel dans ce futur alternatif. C’est un matériel moins solide et plus cher que l’aluminium car même au niveau des constructions

on continue à faire de la merde au fil des siècles).

L’homme entra. La pièce était immense et nue, d’une clarté étonnante.

Seul, pile au centre, un individu chauve aux traits émaciés et inquiétants, assis derrière un bureau de verre translucide (En effet dans mon futur alternatif tous les méchants sont chauves…Ah, je vous gonfle avec mon futur alternatif ?) le dévisageait.

 

— « Non-travailleur » numéro deux mille. Veuillez-vous avancer, je vous prie. Dépêchons.

 

Il s’exécuta timidement. L’individu maxi-dégarni l’invita à s’asseoir face à lui.

 

— Prenez place…Allons dépêchons !

 

Le chômeur renversa maladroitement sa valise qui couina à nouveau et rendit l’âme sur le coup suite au choc violent (oui, dans ce futur alternatif les valises sont organiques et vivantes. Elles ont remplacé les animaux domestiques et préparent elles-mêmes les vêtements de leurs propriétaires lorsque ces derniers partent en déplacement) ce qui eut immédiatement le don d’irriter son interlocuteur.

Le quémandeur de job sortit un micro-aspirateur numérique à système anti-sudation faciale intégré de sa poche et aspira tout ce qui perlait sur son front, conscient d’avoir déjà commis une première erreur peut-être irréparable.

 

— « Non-travailleur » numéro deux mille. Vous recherchez une place pour vous réinsérer dans cette société depuis un an jour pour jour. Vous arrivez aujourd’hui à la date limite d’indemnisation et de prise en charge autorisée par le Consortium. Vous connaissez les lois du C.I.T… Vous connaissez la sanction… Vous connaissez le châtiment…J’ajoute à votre

dossier déjà bien chargé que vous venez de vous rendre coupable d’homicide volontaire sur votre valise qui est reconnue comme une espèce protégée. Ce crime est punissable de la peine capitale selon les lois fédérales en vigueur comme stipulé clairement dans l’article 213-52-52 bis du code de protection des valises organiques…On va bien se marrer…

 

Le chômeur essaya de résister mais imaginant la tragique et inéluctable issue de ce sinistre entretien, il éclata en sanglots et s’affala de tout son poids sur le bureau de verre cherchant à se justifier.

 

- J’aimais sincèrement cette petite valise…Elle était tout pour moi. Mon amie, ma confidente ! Ma vie est foutue ! Je ne suis plus rien sanselle… Et j’ai tout essayé…Les lettres, les entretiens…Je le jure…

 

— Lettres ? Candidatures ? Ces rapports prétendent le contraire. Vous ne pouvez plus vivre aux crochets de vos concitoyens. Notre société ne l’a que trop toléré, du temps où elle était faible. Voyez où cela nous a mené…Une société décadente pleine de fainéants et autres parasites. Aujourd’hui cette époque est révolue. Vous faîtes partie des poids morts.

Je vous laisse deviner la suite…Nous avons suffisamment été tolérants avec vous. C’est terminé. De plus, vous avez en partie avoué avoir des rapports intimes avec votre attaché-case. Vous êtes donc également reconnu coupable de valisophilie aigue ! Nous avons bien à charge deux chefs d’accusation gravissimes et indiscutables !

 

— Non ! Pas ça ! Je ne suis pas un délinquant sexuel ! Pitié…

 

La valise qui n’était pas morte, mais simplement groggy la tête dans le sac, bougea et se mit à curieusement sautiller sur place comme secouée de spasmes incontrôlables.

Le Grand Conseiller fronça les sourcils ce qui eut pour effet de surligner les traits inquiétants d’un visage déjà sévère et famélique.

Il sortit un test de grossesse biomécanique infra-rouge digital dernière génération pour articles de voyage organiques de son long manteau sombre et scanna l’objet de haut en bas découvrant une autre chose bien vivante de moindre taille à l’intérieur.

Il vociféra de nouveau.

 

— De mieux en mieux ! Cette valise est enceinte ! La reproduction avec des instruments de voyage protégés est strictement prohibée. Vous frisez désormais la triple condamnation !

 

Le chômeur redressa la tête découvrant des yeux rougis, emplis d’effroi et d’incompréhension.

Il essaya d’ouvrir la bouche comme pour se défendre et plaider sa cause mais aucun son ne put en sortir. Il avait du mal à respirer et sentit un poids et une force inconnue appliquer une pression intense, continue et progressive sur son thorax. Il commençait à suffoquer. Le Grand Conseiller le fixait, amusé, et semblait se délecter de cette souffrance. L’étreinte dura encore quelques secondes puis fut relâchée d’un seul coup.

 

— Alors, fainéant, on commence à comprendre qu’on aurait dû chercher un job au lieu de glander aux frais de la communauté et de forniquer avec ses bagages ?

 

— Pi…pitié. J’ai amené mon nouveau curriculum vitae. J’ai une nouvelle lettre de motivation…Je suis en règle…Je vais redoubler d’efforts…Je…

 

Le chômeur bascula à nouveau vers l’avant cherchant à reprendre son souffle.

Ses yeux croisèrent alors ceux de son tortionnaire. Une ou deux secondes qui lui semblèrent une éternité. Puis des murmures lointains et récurrents vinrent peu à peu envahir son esprit. Des mots répétés en boucle et de plus en plus fort dont il ne pouvait se débarrasser.

 

« Chômeurs…Parasites…Fainéants…Gangrène…Elimination…Annihilation… »

 

Il se leva en se tenant la tête à deux mains et en hurlant :

 

— Mais putain, c’est quoi ce truc. J’entends des bruits. J’entends des voix dans ma tête. Arrêtez…Arrêtez, merde !

 

La douleur au niveau des tempes allait en s’intensifiant. Il sentait ses veines se gonfler inexorablement à l’intérieur de son crâne surchargé.

Le Grand Conseiller esquissa un sourire et accentua son regard et sa concentration.

 

— Maintenant, vermine d’assisté, tu vas mourir et améliorer les statistiques. Je vais te libérer définitivement du chômage qui spolie ton corps et consume ton âme. Hum, puissante cette tirade, je devrais la mettre dans un livre.

 

Le chômeur suppliait toujours et tomba à genoux sur le sol. Un mal encore plus vif le rappela immédiatement à l’ordre et le plaqua définitivement à terre.

 

— Aaaaah…C’est insupportable. C’est inhumain. Arrêtez !

 

— Inhumain ? La bonne blague ! Nous ne vous considérons pas comme des humains. Il est trop tard…Vous, chômeurs, non travailleurs, vous êtes la lie de votre espèce. Vous êtes des cafards. Vous êtes le cancer qui ronge cette planète.

 

Le chômeur, malgré la souffrance insoutenable et au bord de l’arrêt cardiaque, dans un sursaut de lucidité ne put s’empêcher de commettre l’erreur fatale et articula difficilement :

 

— Le cancer qui ronge cette planète ? Ce n’est pas dans Matrix, cette

phrase ?

 

Le Grand Conseiller fronça les sourcils. Son regard se fit plus noir en direction de sa victime. Il interrogea :

 

— Ma trique ? Mais qu’est-ce donc ? De la pornographie ?

 

— Un…Film…

 

— Et en plus, monsieur prend le temps de regarder des films au lieu de bosser, c’est inacceptable !

 

C’était le coup de grâce.

Le visage du chômeur gonfla jusqu’à se déformer avec en bruit de fonds d’immondes hurlements de douleur et de terreur à vous remuer les tripes. Les oreilles et le nez se mirent à saigner abondamment. Les yeux injectés et explosés qui avaient désormais la taille de balles de tennis furent expulsés de leurs orbites. La boîte crânienne en fusion

commença à se liquéfier. La peau se fissura et les tissus corporels furent lacérés par une force aussi puissante que mystérieuse.

La tête du chômeur finit par exploser sous la pression recouvrant le bureau d’une projection de sang et de peau dans laquelle baignaient de petits morceaux de cervelle, preuve scientifique irréfutable que contrairement aux fausses idées répandues certains chômeurs possédaient bel et bien un cerveau.

Le Grand Conseiller referma le techno-parapluie à capteur de chômeur en déliquescence intégré qu’il avait positionné devant lui pour se protéger des éclaboussures.

Il en avait pris l’habitude. Il châtiait entre deux et trois mille parasites sociaux chaque semaine. C’était un job épuisant mais plaisant, puisque bien rémunéré et reconnu d’utilité publique.

Il appuya sur l’interphone situé à sa gauche.

 

— Service nettoyage et désinfection, s’il vous plaît…

 

Quelques secondes plus tard, une sorte de robot volant ménager gris métallisé s’affairait à effacer toute trace du récent massacre.

Le Grand Conseiller reprit calmement place au bureau de verre fraîchement remis à neuf. Dubitatif, il s’interrogeait mais impossible de se

rappeler.

 

— Matrix…Matrix…M’en rappelle pas…Pas vu ce film ! Putain de fainéant !

 

Le robot vint en rajouter une couche.

 

— Veuillez patientez Monsieur le Conseiller, je recherche dans les archives. Processus en cours. ..Bip…Matrix. Film de science-fiction des années quatre-vingt-dix. Réalisé par deux frères. Rectification : réalisé par un frère et une soeur. Apparemment, il y a eu un changement de sexe intempestif. La phrase que vous avez énoncée et qui a été reconnue par le

parasite chômeur ressemble à une tirade déclamée par l’agent Smith, représentant de l’ordre, qui s’adresse à son captif Morpheus, un chef rebelle.

 

— Merci pour toutes ces précisions Dyson 123…Vous dîtes Morpheus ? C’est quoi ce nom à coucher dehors ? Latin ou grec ?

 

— Morpheus : Rebelle. Résistant. Ni latin, ni grec. Plutôt bronzé et la tête dans les nuages. Sorti du système, qui contourne le système et qui cherche à ruiner un système appelé « matrice ».

 

— Ah, ok. Un chômeur, quoi ! Merci Dyson 123 pour cet éclairage.

 

— De rien, Monsieur le Conseiller.

 

A nouveau, le rouge vira au vert. Le numéro suivant venait de s’afficher. C’était mon tour.

Nous étions en l’an 2156 et jamais les statistiques pour l’emploi n’avaient été aussi bonnes ! On éradiquait le chômage au sens propre. La méthode pouvait être discutable mais les chiffres se révélaient excellents.

Un hurlement strident brisa le silence nocturne. Je venais de me réveiller. J’étais trempé et essoufflé. C’était de pire en pire. J’y pensais tout le temps le jour. Désormais,

le chômage occupait même mes nuits. Comme une obsession qui dévorait mon esprit et venait le torturer à chaque instant. Il fallait que je trouve un job avant de devenir complètement timbré !

N’ayez pas peur. Je ne pense pas être fou. Enfin pas trop.

Ma perception du monde et des évènements est simplementlégèrement différente de la vôtre…Comme vous avez certainement eu le temps de le constater !

Et n’oubliez jamais cette perspective essentielle : quelqu’un de différent, c’est quelqu’un de normal avec des différences en plus !

 

 



29/03/2017
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