EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

EXTRAIT 1 : LA METEORITE, LA TARTINE, LE MICROCEPHALE ET L'AMPHIBIEN

LA METEORITE, LA TARTINE,

LE MICROCEPHALE ET L’AMPHIBIEN

 

Un large extrait de "Demain, quand j'étais mort !"que je vous propose de découvrir...Ce passage est un clin d'oeil parodique à pas mal de films d'horreurs connus (ou pas d'ailleurscool)

 

Connecticut-Sur-Maine. Une semaine avant le début de la

pandémie…

La jeune femme courait à moitié nue depuis dix bonnes minutes.

Enfin, dans ce cas précis, courir pouvait s’apparenter à un terme excessif.

Elle trainait difficilement sa carcasse décharnée dans la pénombre sur les

sentiers déserts et accidentés. Elle s’essouffla rapidement et commença à

regretter toutes ces années de sacrifice et de privation endurées dans

l’espoir de percer dans le milieu fermé du mannequinat. Privée de muscles

viables sur lesquels s’appuyer, la pathétique silhouette longiligne et

osseuse semblait faire du sur-place et ne cessait de trébucher

maladroitement.

La jolie maigrichonne était parvenue à un point où elle n’avançait

plus du tout. Au contraire de ses poursuivants qui ne cessaient de gagner du

terrain. A son grand dam, ils se rapprochaient inexorablement. Elle pouvait

même les entendre presque distinctement lorsque le vent soufflait dans la

bonne direction.

 

— Je la sens…Hum, cette délicieuse odeur…Du parfum de la ville !

Une vraie citadine. Délicate et bien lavée. Prends par-là !

 

Traumatisée, désemparée, la fille ne savait plus où aller. L’instinct

de survie devait maintenant impérativement prendre le dessus et elle ne

pourrait désormais s’en remettre qu’à ça.

Il n’y avait plus rien de rationnel dans son comportement depuis

quelques secondes. Un seul objectif l’habitait et l’animait encore : fuir à

tout prix la mort qui rôdait quelque part à ses trousses dans les méandres

de cette sombre et immense forêt. Aller au bout de cette nuit d’horreur

interminable qui avait débuté une heure plus tôt par la mise à mort aussi

étrange qu’insoutenable de son regretté compagnon.

Exténuée, la « probablement jamais reine des podiums » se cala un

moment contre un rocher hors du sentier inhospitalier qu’elle avait choisi

d’arpenter.

Elle se remémora brièvement le fil des évènements de cette journée

maudite, trop classiques et prévisibles pour être vrais, une succession de

facteurs bourrés de véritables poncifs du genre.

Premier fait : le GPS avait lâché, comme quoi il ne faut jamais se fier

à la technologie lorsque vous êtes l’un des personnages d’une histoire

d’horreur. Le couple déjà condamné sans le savoir avait ainsi tourné un

long moment dans l’épais brouillard qui avait recouvert la campagne avant

de se rendre à l’évidence : ils étaient perdus.

Deuxième erreur pourtant évitable avec un minimum de jugeote et de

discernement : abandonnant la voiture sur le bas-côté, ils avaient marché

un long moment à travers la lande déserte dans le froid et l’obscurité avant

d’entrevoir enfin les lueurs réconfortantes des premières habitations qui se

détachaient au loin. Putain, c’est à chaque fois pareil, quand on ne sait pas

où l’on va, on ne bouge pas !

Troisième bêtise : ils s’étaient arrêtés devant la façade de cette

vieille auberge qui semblait sortie de nulle part. On entendait des rires, des

cris et de la musique country à l’intérieur. Il y avait de l’animation. Et

forcément un peu de réconfort. Bordel, ces jeunes ! Insouciants,

décomplexés. On ne leur a jamais dit de ne pas parler aux inconnus ?

Avant d’entrer pour demander de l’aide, son ami s’était tourné vers

elle, un large sourire aux lèvres et lui avait lancé, pensant tenir un

fantastique trait d’esprit et l’impressionner :

 

— Oh, purée, on se croirait dans un mauvais slasher des années

quatre-vingt ! Tu vois le genre ? J’entre ou pas ? Autant c’est plein de tarés

avec des banjos, des pelles, des fourches et des gueules à l’envers à

l’intérieur, ah, ah, ah ! Ils vont nous poursuivre, nous choper, nous torturer

et peut-être même nous bouloter !

 

Elle l’avait fusillé du regard et lui avait simplement répondu

fermement :

 

— T’es vraiment bête ! Je ne le sens pas. C’est flippant ici. On ne

sait même pas où on est. Mêmes les téléphones ne passent pas. Viens, on se

casse, on retourne à la bagnole et on attend le lever du jour pour trouver de

l’aide !

 

Elle était parfaitement censée, lui adorait la chambrer et avait

surenchéri comme à son habitude, en prenant un air faussement grave…

 

— Ah ouais, t’as peut-être raison…Il y a des signes quand même. On

ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas avertis, ah, ah, ah ! Le coin paumé

qu’on ne trouve sur aucune carte et qui donne un AVC au GPS, la caisse

qui tombe subitement en panne, l’absence de réseau téléphonique, une

auberge toute merdique isolée en pleine nuit, des autochtones sûrement à

moitié mutants coupés du monde dont on ne connaît pas les intentions…

Que des clichés ! C’est peut-être une caméra cachée ! Tu me fais un

canular pour mon anniversaire ? Autant, on est les acteurs d’un film tout

pourri avec un budget ridicule et on ne nous a même pas mis au courant

pour qu’on ait l’air un minimum crédibles, ah, ah, ah ! Tu nous as inscrit à

un casting pour le nouveau film d’Uwe Boll ?

 

Elle tenta une dernière fois de le reprendre et de le convaincre.

 

— C’est qui ça ? Arrête Kévin, tu n’es vraiment pas drôle…

 

— Tu vois, c’est exactement ce que je disais : encore une phrase

toute faite de film américain à la con !

 

— Mais, idiot…C’est ton vrai prénom…

 

— Ah ouais, c’est vrai, je suis vraiment trop naze…Enfin mes

parents de m’avoir appelé comme ça ! Bon d’accord, attends-moi là, je

vais me renseigner, j’en ai pour deux minutes…Et au fait, si je ne suis pas

revenu aux premières lueurs de l’aube, c’est que je suis mort dans

d’atroces souffrances, alors barre-toi vite en courant, « mets du bois dans

la cheminée et appelle le président », ah, ah, ah ! J’adore cette tirade ! Ce

film me fait vraiment délirer !

 

— Quel film ?

 

— Laisse tomber…Pff, quelle inculte…

 

La maigrelette haussa les épaules et posa ses fesses cartilagineuses

sur le vieux perron glacial et fendillé de toutes parts. Un vent toujours plus

frais se leva à cet instant précis, comme quoi tout était vraiment écrit

d’avance, et la fit frissonner.

Elle souffla dans ses mains pour les réchauffer et l’odeur

désagréable, presque vomitive, lui rappela qu’elle avait vraiment trop

arrosé ses examens et qu’elle ne s’était pas brossée les dents depuis la

veille au soir.

Il y eut alors ce bref silence presque solennel sorti de nulle part qui

lui parut invraisemblablement long. La musique entrainante et

bienveillante s’était tue. Et à nouveau un vacarme assourdissant qui la fit

sursauter, accompagné de cris stridents et déchainés. Au milieu du

brouhaha, elle reconnut une tonalité bien familière. C’était son Kévin. Il

hurlait comme un damné.

Elle se redressa d’un bond et demeura aux aguets, immobile. On

aurait pu facilement la confondre avec un petit réverbère éteint tellement

ses contours étaient minces. La jeune fille se hâta et contourna l’imposante

bâtisse sûrement séculaire sur plusieurs dizaines de mètres. Se frayer un

passage parmi toutes les herbes hautes sur ce terrain à l’abandon ne fut pas

chose aisée. Elle se figea net, glacée d’épouvante, devant une grande baie

vitrée partiellement brisée, sur laquelle se balançait une énorme araignée

qui la dévisageait.

La pauvre fille assista alors à un spectacle à la fois dégoûtant et

plutôt surréaliste. Son homme était là, groggy, solidement ligoté sur une

grossière chaise de fortune, elle-même montée sur une petite estrade

certainement érigée à la va-vite, constituée d’un assemblage imparfait de

planches et de parpaings.

Kevin, tête baissée, sombrait dans l’inconscience, la panse grande

ouverte. Son abdomen avait été sectionné en deux parties parfaitement

symétriques et ses tripes se vidaient, tombant doucement dans une

ancienne bassine abimée, placée entre ses jambes écartelées au moyen de

deux robustes cordes tendues à leur maximum.

En parallèle, l’orchestre s’était remis à jouer de plus belle et tous les

fous commencèrent à occuper la salle et à danser fiévreusement.

L’un des membres de l’inquiétante assemblée, affublé d’un ridicule

mais néanmoins monstrueux masque en peau de cochon encore tout frais,

et portant un large chapeau marron qui évoquait les psychopathes

australiens chasseurs de kangourous et de touristes, brancha un micro sur

une vieille enceinte sifflante et défoncée.

Le mystérieux individu grimé de façon cauchemardesque prit la

parole, alors que le groupe de country-folk local battait toujours la mesure,

accompagné par un public en transe qui suivait le rythme en tapant des

mains et en jouant du talon.

 

— Mes amis ! Mes amis ! Un peu de silence, je vous prie…Si ces

talentueux musiciens veulent bien nous accorder un petit moment de

silence…Voilà, merci bien…Je disais donc, mes amis, mes chers amis, ce

soir, c’est la fête, ce soir c’est votre fête mensuelle, ce soir c’est soirée

« tartines » !

 

— Des tartines ! Des tartines ! Des tartines !

 

— Alors les potes…Qui a été le plus sage aujourd’hui ? Qui mérite la

première tartine ? Toi, Edmond ? Toi, Edwige ? Peut-être toi, Edgar ? Ou

toi, Edsylver ? A qui je rappelle au passage la formelle interdiction de

fumer dans ce lieu public comme il est clairement spécifié sur le

panneau…

 

— Quel panneau ?

 

— Celui dans lequel tu viens de tomber, abruti ! Allez, je déconne :

fumez, buvez comme des trous, c’est votre soirée !

 

— Ouaaaiiiiis !!!

 

Les idiots éclatèrent tous d’un seul et même rire gras parfaitement

synchronisé. Ils se comprenaient sans même se parler. Ils se foutaient de

tout. Ils n’avaient rien d’autre à faire. Ils ne suivaient aucune règle.

L’homme au micro balaya l’étrange foule déchaînée d’un regard

bienveillant et satisfait. Ils présentaient tous l’apparence d’individus

déformés ou abrutis congénitaux. Physiquement parlant, il n’y en avait pas

un pour relever le niveau de ce véritable zoo de curiosités.

Le maître de cérémonie pointa un doigt, il n’en avait d’ailleurs qu’un

sur ce qui ressemblait à sa main gauche, en direction de la foule en transe

et désigna un individu particulièrement gratiné. Enfin un peu plus encore

que les autres.

 

— Allez, Paul, puisque tu as fait l’effort de te déplacer ce soir, et

Dieu seul sait que tu as du mérite, la première délicieuse tartine sera pour

toi. Viens mon petit, rejoins-moi sur scène ! Tu l’as vraiment bien méritée,

celle-là ! Ah oui, c’est vrai…Qui peut aider Paul à grimper ?

 

Le petit Paul mentionné en question venait de lever les yeux vers le

plateau comme pour remercier celui qui semblait animer la surprenante et

malsaine soirée. Difficile de lui donner un âge tant son aspect physique

était à part. Le bout d’humain partiellement abouti était juste posé là à

regarder les autres danser et s’affairer autour de lui. Une âme charitable lui

tendait parfois sa peinte pour qu’il puisse y mouiller ses lèvres noires et

gercées. Le repoussant lascar ne servait à rien. C’était un tronc.

 

— John ? John, tu m’entends ? Peux-tu aider Paul, s’il te plait ?

Le colosse interpellé ne réagit pas tout de suite avant de finalement

se retourner et de divulguer son air ahuri.

 

— Hein, John quoi faire ? Pas compris…John gentil…Pas taper

John…John veut pas faire de mal…John peur…

 

— Mais non, John, personne ne va te battre aujourd’hui mon grand.

Tu t’en es pris suffisamment comme ça hier ! Et puis tu es resté enchainé

toute la journée ! Tu es un gentil garçon…Tout le monde le sait, ici !

 

— Oui, John gentil garçon…John gentil garçon…Merrick beaucoup

de dire ça à John…

 

— On ne dit pas Merrick John, on dit merci…Simplement merci

John…

 

— John pas vouloir faire du mal au petit chat hier…John seulement

vouloir donner amour au petit chat…John aime les animaux…John aime

sodo…

 

— Stop John ! C’est bon, on a compris maintenant ! Allez, que la

soirée débute sous un tonnerre d’applaudissements pour votre hôte, en

l’occurrence moi !

 

Les débiles se mirent donc à taper des mains et à clamer de manière

aseptisée :

 

— Pigmaster ! Pigmaster ! Pigmaster !

 

Pigmaster, puisque c’était son nom et que je n’ai rien trouvé de plus

con, serra son micro un peu plus fort. Sa main flageolante trahissait sa

nervosité et son exaspération. Il se reconcentra et se tourna vers un de ses

acolytes posté à sa droite pour le seconder. Il lui souffla en ricanant :

 

— Non mais dis-moi, je dois rêver, pince-moi, ce n’est pas possible

un abruti pareil !

 

L’autre, particulièrement lucide, lui répondit cette phrase pleine de

bon sens :

 

— Mais on est tous comme ça ici, patron…

 

Se rendant à l’évidence, Pigmaster, qui s’avérait être le grand chef de

tout ce bordel organisé, rendit les armes…

 

— Le pire, c’est que c’est vrai…

 

Le gros John avoisinait facilement les deux mètres. Il était sans

contestation possible le point culminant de toute cette connerie haut

perchée. Un véritable géant. Cet impressionnant physique se trouvait

cependant altéré et modéré par une petite particularité technique

immédiatement notable : une tête minuscule qui dénotait vraiment du reste

et dans laquelle se promenait librement un cerveau d’environ deux

centimètres de circonférence.

L’imposant microcéphale se baissa et enlaça affectueusement le petit

tronc dans ses énormes bras poilus. Une fois petit Paul déposé

soigneusement sur un tabouret sur scène, Pigmaster ralluma le

microphone.

 

— Que la fête commence ! Faites péter la musique ! Qu’on apporte

vite de la bibine et du pain !

 

— Du pain ! Du pain ! Du pain !

 

Le chef arborant l’affreux masque de porc dépecé le matin-même fit

un discret signe de tête à l’un de ses nombreux sbires. Ce dernier se pencha

vers le providentiel invité surprise du jour. Le type complètement dégarni

avec trois narines et d’énormes abcès suintant au niveau du front plongea

fermement une louche rouillée dans la bassine. Le récipient continuait à se

remplir des viscères du pauvre malheureux énucléé. Quelques asticots

égarés surnageaient au milieu de cette bouillie infâme.

Le tortionnaire s’appliqua ensuite à tartiner minutieusement le

contenu sanglant sur une large tranche de pain frais grossièrement coupée,

sous les clameurs hystériques du public massé devant la scène.

 

— Pour Paul, la première tartine ! Prends, mon petit, c’est pour toi !

 

— La tartine ! La tartine ! La tartine !

 

— Bon appétit, petit Paul !

 

— Oh, merci Pigmaster, je suis tellement ému, j’adore ces putains de

rognons de citadins !

 

Un troisième type tout aussi singulier que les autres se porta sur

scène à son tour et approcha doucement le morceau de baguette enduit des

entrailles du pauvre Kévin, qui n’était pas encore complètement mort, de la

bouche de petit Paul.

Le petit être hideux aux membres atrophiés avait développé une

mâchoire hors du commun pour compenser son manque flagrant de bras et

de jambes. Il ouvrit sa gueule le plus largement possible et mordit de bon

coeur, arrachant une large bouchée saignante qu’il mâcha généreusement

avant de lâcher un solennel :

 

— Punaise, c’est délicieux ! Allez les amis, tous sur scène, la soupe

est prête !

 

Une dernière fois, Kevin, à demi-conscient, trouva la force de relever

la tête. C’est là, entre deux fragments d’entrailles arrachés, qu’il vit sa

compagne derrière la vitre et lui cria :

 

— Cours !

 

Cet idiot, gaffeur jusqu’au bout, venait ainsi de la condamner en

dévoilant sa présence aux autochtones…

Jeanne, nous l’appellerons ainsi, et ceci n’a pas la moindre

importance puisqu’elle va bientôt mourir, avait enfin quitté les bois. Elle

s’arrêta enfin un moment pour reprendre son souffle. Elle avait accroché et

déchiré une bonne moitié de ses vêtements pendant cette course effrénée.

Elle grelottait de plus belle et se prit la tête à deux mains. Elle

voulait pleurer sa douleur et hurler de toutes ses forces. Elle ne pouvait se

permettre de se faire encore plus repérer.

Jeanne sonda difficilement l’obscurité et crut distinguer le début

d’un immense champ de maïs qui semblait s’étendre à perte de vue, un peu

plus loin, en contrebas côté gauche. Quelle précision !

Devait-elle s’y aventurer ? Pourrait-elle s’y cacher et échapper à

ses redoutables pisteurs ? Ne serait-ce pas plutôt leur faciliter la tâche

étant donné que ces deux fous furieux en connaissaient certainement les

moindres recoins ?

Jeanne hésitait. Elle avait trop longtemps tergiversé et il semblait

déjà malheureusement trop tard. Un bruit sourd de bois sec brisé la fit

sursauter et se retourner instinctivement. Petit Paul et gros John venaient

enfin de la retrouver et lui faisaient maintenant face dans la pénombre.

La victime en sursis se remit aussitôt à courir dans une nouvelle

tentative désespérée d’échapper au funeste sort qui l’attendait. Finir en

tartine alors qu’elle s’en était volontairement privée toute sa vie pour

maigrir, quelle ironie !

Sans être particulièrement véloce, elle resta cependant nettement

plus rapide que le gros John, ce qui, statistiquement, lui laissait une chance

infime de s’en sortir. Une chance sur dix selon les autorités, trente chances

sur dix selon les organisations syndicales.

D’ailleurs, pendant ce temps, les paris allaient bon train à l’intérieur

de l’auberge où demeuraient le reste des forcenés qui n’avaient pas pris

part à la course-poursuite dans les fourrés. Les dégénérés avaient sorti un

grand tableau noir et commencèrent à spéculer largement sur l’issue de

cette soirée mémorable et formidablement animée.

 

— Moi, je dis que le gros John la ramène d’ici dix minutes, et

j’espère qu’il ne nous l’aura pas trop abimée ! Je veux bien parier ma

tartine ! Qui me suit ?

 

— Ça nous fait Gros John à quatre contre un !

 

— Moi, je parie que petit Paul va encore tous nous épater…Je

double : deux tartines ! Qui suit ?

 

— Si je ne me plante pas…Petit Paul à six contre un ! Super côte !

A quelques encablures des discussions animées concernant son

devenir immédiat, Jeanne avait vite repris une cinquantaine de mètres

d’avance sur ses poursuivants. Ses frêles contours s’estompaient déjà au

fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans l’opacité de la forêt.

 

— Et merde ! Où est-elle passée ? La salope ! Arrête-toi John ! Tu la

vois ? Et merde ! On l’a perdue !

 

Le benêt géant s’exécuta et s’immobilisa. Le tronc machiavélique

esquissa un début de sourire lorsqu’une rafale délicatement parfumée lui

donna la direction à suivre.

 

— Elle fuit dans cette direction ! Maintenant, lance-moi fort !

 

John s’interrogea à haute voix.

 

— John lancer Paul ? Pourquoi ? John gentil garçon…John aime les

animaux…John pas vouloir faire mal à petit Paul…John aime sodo…

 

— Bon, la ferme, abruti et lance-moi, c’est tout !

 

Sans réfléchir, bien entendu, John s’exécuta…

 

— Aie, non pas dans l’arbre, espèce de débile ! Dans l’autre sens ! Tu

m’as pété deux dents ! Déjà que je n’en ai pas beaucoup !

 

— John désolé…John gentil…John aime le petit Paul…John voudrait

sodo…

 

Petit Paul contracta ses fesses. Il y tenait plus que tout. A part sa tête

et son abdomen, il n’avait jamais eu que ça.

 

— Ah non hein, pas moi ! Et d’abord je n’ai pas de trou à proprement

parler ! Bon, d’accord John…Ecoute bien, si tu me lances loin sur la fille,

pour te récompenser je te donnerai un gentil petit chien et tu pourras lui

faire tout ce que tu veux…

 

Le géant tapa frénétiquement dans ses mains comme un gosse de

trois ans et commença à sauter sur place.

 

— Oui, John content ! John va avoir un petit chien !

 

— Oui, John, c’est ça ! Allez, lance maintenant ! De toutes tes

forces ! Et vise bien ! C’est tout droit !

 

Petit Paul s’envola presque aussitôt. Il fendit l’air majestueusement à

pleine vitesse et parvint à ajuster sa direction en secouant vigoureusement

la tête. Le petit monstre démembré arriva rapidement au-dessus de la

pauvre adolescente, plana un instant avant de se raidir comme une bûche

morte et d’amorcer sa descente à pic, prêt à atteindre sa cible.

Le petit bout de mutant volant gardait la gueule béante, aspirant

quelques mouches et moustiques malchanceux au passage. Les rares dents

qui lui restaient et parsemaient sa caricature de mâchoire étaient

complètement pourries mais néanmoins acérées.

En retombant, le morfale parvint à s’accrocher brutalement à la

nuque de la jeune fille. Il se mit à mordre sauvagement et commença

aussitôt à la lacérer bestialement.

Jeanne, dont le cou partait peu à peu en une charpie très proche d’une

pâtée pour animaux, fut rapidement déséquilibrée et l’une de ses

faméliques chevilles se brisa même net en percutant une racine démesurée

qui semblait jaillir du sol à cet endroit.

Elle ne put éviter la chute et dévala la colline à pleine vitesse, le

tronc tenace toujours farouchement cramponné dans un cou bien entamé,

dont la peau à vif et arrachée laissait déjà entrevoir un début de fragment

de colonne vertébrale qui serait bientôt complètement découvert.

La pauvre fille termina sa folle dégringolade aux abords d’un

immense étang fumant clôturé de barbelés, à proximité d’un vaste entrepôt

en apparence désaffecté.

Jeanne l’ignorait forcément, mais elle avait échoué sur la propriété

d’un de mes lointains cousins. Ce dernier un peu moins stupide que la

moyenne dans les alentours, avait fait fortune en se lançant dans un type

d’élevage très particulier mais qui s’était avéré finalement hautement

rentable.

A l’aide de quelques employés fidèles, nourris et blanchis, il

s’affairait jour et nuit à déverser des hormones de croissance non

autorisées et autres stimulants interdits dans l’immense mare mousseuse et

verdâtre où il produisait illégalement d’énormes grenouilles destinées à

l’exportation et à la consommation pour des chaînes de restauration

collective européennes peu regardantes. A part sur leur rentabilité.

La jeune femme meurtrie gisait sur le dos, la nuque en partie brisée.

Elle ne sentait plus ses jambes. Elle comprit vite qu’elle était

complètement paralysée et que son rôle dans cette histoire touchait à sa

fin.

Une larme coula lentement le long de sa joue gauche éraflée alors

qu’elle sentait ses dernières forces l’abandonner, et la vie quitter son corps

contusionné et cassé de toutes parts. Sa seule consolation au beau milieu de

cette situation désastreuse fut d’apercevoir cette aberration de la nature de

petit Paul, hurlant et s’enlisant inexorablement au beau milieu de la mare

où il avait été éjecté en fin de descente.

 

— John, à l’aide ! John ! J…

 

Difficile pour le micro-enfoiré de s’extraire de l’étreinte collante et

passionnée de ce petit marécage sans bras ni jambes. Petit Paul avait beau

être un tronc, il n’était pas fait de bois et il coula en une fraction de

secondes, dévoré par les eaux épaisses et stagnantes.

Jeanne toussa âprement et expulsa des petits fragments de bile rouge

de couleur vive. La bouche recouverte de sang, la presque défunte esquissa

néanmoins un petit sourire de satisfaction et ferma les yeux quelques

secondes. Quand elle les rouvrit, le gros John se trouvait là, juste au-dessus

d’elle, en train d’essayer de défaire sa braguette, une opération assez

complexe pour lui.

 

— John aime les jeunes filles…John est un gentil garçon…John va te

sodo…

 

Le consanguin zoophile analphabète microcéphale, ça en fait des

tares cumulées dans un même être lorsque l’on y réfléchit, n’eut pas le

temps de terminer cette phrase désormais récurrente et célèbre.

A ce moment précis, le ciel sembla s’ouvrir en deux et s’illumina.

C’était comme un feu d’artifice. Ce n’était pas Dieu qui revenait nous faire

un petit coucou pour la deuxième fois, ni même une seconde déflagration

atomique, mais une imprévisible et intense pluie de météorites qui

enflamma littéralement l’atmosphère.

John leva sa minuscule tête, dévoilant des yeux d’enfant émerveillé

par tant de couleurs et de beauté. Il chercha à jouir de cet inattendu

spectacle, faisant honneur à ses ancêtres qui avaient déjà vécu le même

type de situation absurde pour le résultat que l’on connait. Il bavait

d’excitation.

 

— C’est beau ! Bravo ! Bravo ! Encore ! Encore ! En…

 

Splash…

 

Un des projectiles avait fondu dans sa direction et perfora en un

éclair sa boîte crânienne sous-dimensionnée presque désespérément vide,

avant d’aller s’écraser à quelques mètres en embrasant tout sur son passage

dévastateur.

John s’écroula instantanément sur Jeanne qui éclata de rire avant de

rendre l’âme à son tour, broyée et étouffée définitivement, mettant fin à

son long calvaire, par la masse démesurée du géant.

Le calme et le silence étaient revenus aux abords de l’étang.

Quelques batraciens ahuris et intrigués s’approchèrent en coassant du

vaste cratère encore fumant d’où s’échappaient lentement de grosses

spores visqueuses de couleur jaune.

On pouvait en dénombrer une bonne centaine pour un bon millier de

grenouilles en permanence sur l’exploitation.

L’une d’elle s’immobilisa et s’étira fortement, comme l’on tend un

élastique à son maximum, avant de s’auto-projeter brusquement vers

l’avant à vive allure. La spore tombée de l’espace perfora la troisième

cuisse d’un des nombreux amphibiens qui s’étaient rameutés.

Le petit visiteur extraterrestre se mit à tournoyer sur lui-même

atteignant une vitesse inimaginable et commença à creuser un sillon

profond où il demeura, comme tous les autres de son espèce, en sommeil le

temps d’une congélation, d’un empaquetage et de diverses expéditions

simultanées à destination de l’Europe et un peu partout dans le reste du

monde…

 

 

ACHAT EBOOK

ACHAT VERSION PAPIER



17/04/2017
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