EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

EDDARD MINGWE, AUTEUR DANS LES GRANDES LARGEURS...

DEMAIN, QUAND J'ETAIS MORT !


LA METEORITE, LA TARTINE...NOUVEL EXTRAIT

LA METEORITE, LA TARTINE,

LE MICROCEPHALE ET L’AMPHIBIEN

 

Un autre large extrait de "Demain, quand j'étais mort !"...Ce passage est un clin d'oeil parodique à pas mal de films d'horreurs connus (ou pascool)

 

Connecticut-Sur-Maine. Une semaine avant le début de la

pandémie…

La jeune femme courait à moitié nue depuis dix bonnes minutes.

Enfin, dans ce cas précis, courir pouvait s’apparenter à un terme excessif.

Elle trainait difficilement sa carcasse décharnée dans la pénombre sur les

sentiers déserts et accidentés. Elle s’essouffla rapidement et commença à

regretter toutes ces années de sacrifice et de privation endurées dans

l’espoir de percer dans le milieu fermé du mannequinat. Privée de muscles

viables sur lesquels s’appuyer, la pathétique silhouette longiligne et

osseuse semblait faire du sur-place et ne cessait de trébucher

maladroitement.

La jolie maigrichonne était parvenue à un point où elle n’avançait

plus du tout. Au contraire de ses poursuivants qui ne cessaient de gagner du

terrain. A son grand dam, ils se rapprochaient inexorablement. Elle pouvait

même les entendre presque distinctement lorsque le vent soufflait dans la

bonne direction.

 

— Je la sens…Hum, cette délicieuse odeur…Du parfum de la ville !

Une vraie citadine. Délicate et bien lavée. Prends par-là !

 

Traumatisée, désemparée, la fille ne savait plus où aller. L’instinct

de survie devait maintenant impérativement prendre le dessus et elle ne

pourrait désormais s’en remettre qu’à ça.

Il n’y avait plus rien de rationnel dans son comportement depuis

quelques secondes. Un seul objectif l’habitait et l’animait encore : fuir à

tout prix la mort qui rôdait quelque part à ses trousses dans les méandres

de cette sombre et immense forêt. Aller au bout de cette nuit d’horreur

interminable qui avait débuté une heure plus tôt par la mise à mort aussi

étrange qu’insoutenable de son regretté compagnon.

Exténuée, la « probablement jamais reine des podiums » se cala un

moment contre un rocher hors du sentier inhospitalier qu’elle avait choisi

d’arpenter.

Elle se remémora brièvement le fil des évènements de cette journée

maudite, trop classiques et prévisibles pour être vrais, une succession de

facteurs bourrés de véritables poncifs du genre.

Premier fait : le GPS avait lâché, comme quoi il ne faut jamais se fier

à la technologie lorsque vous êtes l’un des personnages d’une histoire

d’horreur. Le couple déjà condamné sans le savoir avait ainsi tourné un

long moment dans l’épais brouillard qui avait recouvert la campagne avant

de se rendre à l’évidence : ils étaient perdus.

Deuxième erreur pourtant évitable avec un minimum de jugeote et de

discernement : abandonnant la voiture sur le bas-côté, ils avaient marché

un long moment à travers la lande déserte dans le froid et l’obscurité avant

d’entrevoir enfin les lueurs réconfortantes des premières habitations qui se

détachaient au loin. Putain, c’est à chaque fois pareil, quand on ne sait pas

où l’on va, on ne bouge pas !

Troisième bêtise : ils s’étaient arrêtés devant la façade de cette

vieille auberge qui semblait sortie de nulle part. On entendait des rires, des

cris et de la musique country à l’intérieur. Il y avait de l’animation. Et

forcément un peu de réconfort. Bordel, ces jeunes ! Insouciants,

décomplexés. On ne leur a jamais dit de ne pas parler aux inconnus ?

Avant d’entrer pour demander de l’aide, son ami s’était tourné vers

elle, un large sourire aux lèvres et lui avait lancé, pensant tenir un

fantastique trait d’esprit et l’impressionner :

 

— Oh, purée, on se croirait dans un mauvais slasher des années

quatre-vingt ! Tu vois le genre ? J’entre ou pas ? Autant c’est plein de tarés

avec des banjos, des pelles, des fourches et des gueules à l’envers à

l’intérieur, ah, ah, ah ! Ils vont nous poursuivre, nous choper, nous torturer

et peut-être même nous bouloter !

 

Elle l’avait fusillé du regard et lui avait simplement répondu

fermement :

 

— T’es vraiment bête ! Je ne le sens pas. C’est flippant ici. On ne

sait même pas où on est. Mêmes les téléphones ne passent pas. Viens, on se

casse, on retourne à la bagnole et on attend le lever du jour pour trouver de

l’aide !

 

Elle était parfaitement censée, lui adorait la chambrer et avait

surenchéri comme à son habitude, en prenant un air faussement grave…

 

— Ah ouais, t’as peut-être raison…Il y a des signes quand même. On

ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas avertis, ah, ah, ah ! Le coin paumé

qu’on ne trouve sur aucune carte et qui donne un AVC au GPS, la caisse

qui tombe subitement en panne, l’absence de réseau téléphonique, une

auberge toute merdique isolée en pleine nuit, des autochtones sûrement à

moitié mutants coupés du monde dont on ne connaît pas les intentions…

Que des clichés ! C’est peut-être une caméra cachée ! Tu me fais un

canular pour mon anniversaire ? Autant, on est les acteurs d’un film tout

pourri avec un budget ridicule et on ne nous a même pas mis au courant

pour qu’on ait l’air un minimum crédibles, ah, ah, ah ! Tu nous as inscrit à

un casting pour le nouveau film d’Uwe Boll ?

 

Elle tenta une dernière fois de le reprendre et de le convaincre.

 

— C’est qui ça ? Arrête Kévin, tu n’es vraiment pas drôle…

 

— Tu vois, c’est exactement ce que je disais : encore une phrase

toute faite de film américain à la con !

 

— Mais, idiot…C’est ton vrai prénom…

 

— Ah ouais, c’est vrai, je suis vraiment trop naze…Enfin mes

parents de m’avoir appelé comme ça ! Bon d’accord, attends-moi là, je

vais me renseigner, j’en ai pour deux minutes…Et au fait, si je ne suis pas

revenu aux premières lueurs de l’aube, c’est que je suis mort dans

d’atroces souffrances, alors barre-toi vite en courant, « mets du bois dans

la cheminée et appelle le président », ah, ah, ah ! J’adore cette tirade ! Ce

film me fait vraiment délirer !

 

— Quel film ?

 

— Laisse tomber…Pff, quelle inculte…

 

La maigrelette haussa les épaules et posa ses fesses cartilagineuses

sur le vieux perron glacial et fendillé de toutes parts. Un vent toujours plus

frais se leva à cet instant précis, comme quoi tout était vraiment écrit

d’avance, et la fit frissonner.

Elle souffla dans ses mains pour les réchauffer et l’odeur

désagréable, presque vomitive, lui rappela qu’elle avait vraiment trop

arrosé ses examens et qu’elle ne s’était pas brossée les dents depuis la

veille au soir.

Il y eut alors ce bref silence presque solennel sorti de nulle part qui

lui parut invraisemblablement long. La musique entrainante et

bienveillante s’était tue. Et à nouveau un vacarme assourdissant qui la fit

sursauter, accompagné de cris stridents et déchainés. Au milieu du

brouhaha, elle reconnut une tonalité bien familière. C’était son Kévin. Il

hurlait comme un damné.

Elle se redressa d’un bond et demeura aux aguets, immobile. On

aurait pu facilement la confondre avec un petit réverbère éteint tellement

ses contours étaient minces. La jeune fille se hâta et contourna l’imposante

bâtisse sûrement séculaire sur plusieurs dizaines de mètres. Se frayer un

passage parmi toutes les herbes hautes sur ce terrain à l’abandon ne fut pas

chose aisée. Elle se figea net, glacée d’épouvante, devant une grande baie

vitrée partiellement brisée, sur laquelle se balançait une énorme araignée

qui la dévisageait.

La pauvre fille assista alors à un spectacle à la fois dégoûtant et

plutôt surréaliste. Son homme était là, groggy, solidement ligoté sur une

grossière chaise de fortune, elle-même montée sur une petite estrade

certainement érigée à la va-vite, constituée d’un assemblage imparfait de

planches et de parpaings.

Kevin, tête baissée, sombrait dans l’inconscience, la panse grande

ouverte. Son abdomen avait été sectionné en deux parties parfaitement

symétriques et ses tripes se vidaient, tombant doucement dans une

ancienne bassine abimée, placée entre ses jambes écartelées au moyen de

deux robustes cordes tendues à leur maximum.

En parallèle, l’orchestre s’était remis à jouer de plus belle et tous les

fous commencèrent à occuper la salle et à danser fiévreusement.

L’un des membres de l’inquiétante assemblée, affublé d’un ridicule

mais néanmoins monstrueux masque en peau de cochon encore tout frais,

et portant un large chapeau marron qui évoquait les psychopathes

australiens chasseurs de kangourous et de touristes, brancha un micro sur

une vieille enceinte sifflante et défoncée.

Le mystérieux individu grimé de façon cauchemardesque prit la

parole, alors que le groupe de country-folk local battait toujours la mesure,

accompagné par un public en transe qui suivait le rythme en tapant des

mains et en jouant du talon.

 

— Mes amis ! Mes amis ! Un peu de silence, je vous prie…Si ces

talentueux musiciens veulent bien nous accorder un petit moment de

silence…Voilà, merci bien…Je disais donc, mes amis, mes chers amis, ce

soir, c’est la fête, ce soir c’est votre fête mensuelle, ce soir c’est soirée

« tartines » !

 

— Des tartines ! Des tartines ! Des tartines !

 

— Alors les potes…Qui a été le plus sage aujourd’hui ? Qui mérite la

première tartine ? Toi, Edmond ? Toi, Edwige ? Peut-être toi, Edgar ? Ou

toi, Edsylver ? A qui je rappelle au passage la formelle interdiction de

fumer dans ce lieu public comme il est clairement spécifié sur le

panneau…

 

— Quel panneau ?

 

— Celui dans lequel tu viens de tomber, abruti ! Allez, je déconne :

fumez, buvez comme des trous, c’est votre soirée !

 

— Ouaaaiiiiis !!!

 

Les idiots éclatèrent tous d’un seul et même rire gras parfaitement

synchronisé. Ils se comprenaient sans même se parler. Ils se foutaient de

tout. Ils n’avaient rien d’autre à faire. Ils ne suivaient aucune règle.

L’homme au micro balaya l’étrange foule déchaînée d’un regard

bienveillant et satisfait. Ils présentaient tous l’apparence d’individus

déformés ou abrutis congénitaux. Physiquement parlant, il n’y en avait pas

un pour relever le niveau de ce véritable zoo de curiosités.

Le maître de cérémonie pointa un doigt, il n’en avait d’ailleurs qu’un

sur ce qui ressemblait à sa main gauche, en direction de la foule en transe

et désigna un individu particulièrement gratiné. Enfin un peu plus encore

que les autres.

 

— Allez, Paul, puisque tu as fait l’effort de te déplacer ce soir, et

Dieu seul sait que tu as du mérite, la première délicieuse tartine sera pour

toi. Viens mon petit, rejoins-moi sur scène ! Tu l’as vraiment bien méritée,

celle-là ! Ah oui, c’est vrai…Qui peut aider Paul à grimper ?

 

Le petit Paul mentionné en question venait de lever les yeux vers le

plateau comme pour remercier celui qui semblait animer la surprenante et

malsaine soirée. Difficile de lui donner un âge tant son aspect physique

était à part. Le bout d’humain partiellement abouti était juste posé là à

regarder les autres danser et s’affairer autour de lui. Une âme charitable lui

tendait parfois sa peinte pour qu’il puisse y mouiller ses lèvres noires et

gercées. Le repoussant lascar ne servait à rien. C’était un tronc.

 

— John ? John, tu m’entends ? Peux-tu aider Paul, s’il te plait ?

Le colosse interpellé ne réagit pas tout de suite avant de finalement

se retourner et de divulguer son air ahuri.

 

— Hein, John quoi faire ? Pas compris…John gentil…Pas taper

John…John veut pas faire de mal…John peur…

 

— Mais non, John, personne ne va te battre aujourd’hui mon grand.

Tu t’en es pris suffisamment comme ça hier ! Et puis tu es resté enchainé

toute la journée ! Tu es un gentil garçon…Tout le monde le sait, ici !

 

— Oui, John gentil garçon…John gentil garçon…Merrick beaucoup

de dire ça à John…

 

— On ne dit pas Merrick John, on dit merci…Simplement merci

John…

 

— John pas vouloir faire du mal au petit chat hier…John seulement

vouloir donner amour au petit chat…John aime les animaux…John aime

sodo…

 

— Stop John ! C’est bon, on a compris maintenant ! Allez, que la

soirée débute sous un tonnerre d’applaudissements pour votre hôte, en

l’occurrence moi !

 

Les débiles se mirent donc à taper des mains et à clamer de manière

aseptisée :

 

— Pigmaster ! Pigmaster ! Pigmaster !

 

Pigmaster, puisque c’était son nom et que je n’ai rien trouvé de plus

con, serra son micro un peu plus fort. Sa main flageolante trahissait sa

nervosité et son exaspération. Il se reconcentra et se tourna vers un de ses

acolytes posté à sa droite pour le seconder. Il lui souffla en ricanant :

 

— Non mais dis-moi, je dois rêver, pince-moi, ce n’est pas possible

un abruti pareil !

 

L’autre, particulièrement lucide, lui répondit cette phrase pleine de

bon sens :

 

— Mais on est tous comme ça ici, patron…

 

Se rendant à l’évidence, Pigmaster, qui s’avérait être le grand chef de

tout ce bordel organisé, rendit les armes…

 

— Le pire, c’est que c’est vrai…

 

Le gros John avoisinait facilement les deux mètres. Il était sans

contestation possible le point culminant de toute cette connerie haut

perchée. Un véritable géant. Cet impressionnant physique se trouvait

cependant altéré et modéré par une petite particularité technique

immédiatement notable : une tête minuscule qui dénotait vraiment du reste

et dans laquelle se promenait librement un cerveau d’environ deux

centimètres de circonférence.

L’imposant microcéphale se baissa et enlaça affectueusement le petit

tronc dans ses énormes bras poilus. Une fois petit Paul déposé

soigneusement sur un tabouret sur scène, Pigmaster ralluma le

microphone.

 

— Que la fête commence ! Faites péter la musique ! Qu’on apporte

vite de la bibine et du pain !

 

— Du pain ! Du pain ! Du pain !

 

Le chef arborant l’affreux masque de porc dépecé le matin-même fit

un discret signe de tête à l’un de ses nombreux sbires. Ce dernier se pencha

vers le providentiel invité surprise du jour. Le type complètement dégarni

avec trois narines et d’énormes abcès suintant au niveau du front plongea

fermement une louche rouillée dans la bassine. Le récipient continuait à se

remplir des viscères du pauvre malheureux énucléé. Quelques asticots

égarés surnageaient au milieu de cette bouillie infâme.

Le tortionnaire s’appliqua ensuite à tartiner minutieusement le

contenu sanglant sur une large tranche de pain frais grossièrement coupée,

sous les clameurs hystériques du public massé devant la scène.

 

— Pour Paul, la première tartine ! Prends, mon petit, c’est pour toi !

 

— La tartine ! La tartine ! La tartine !

 

— Bon appétit, petit Paul !

 

— Oh, merci Pigmaster, je suis tellement ému, j’adore ces putains de

rognons de citadins !

 

Un troisième type tout aussi singulier que les autres se porta sur

scène à son tour et approcha doucement le morceau de baguette enduit des

entrailles du pauvre Kévin, qui n’était pas encore complètement mort, de la

bouche de petit Paul.

Le petit être hideux aux membres atrophiés avait développé une

mâchoire hors du commun pour compenser son manque flagrant de bras et

de jambes. Il ouvrit sa gueule le plus largement possible et mordit de bon

coeur, arrachant une large bouchée saignante qu’il mâcha généreusement

avant de lâcher un solennel :

 

— Punaise, c’est délicieux ! Allez les amis, tous sur scène, la soupe

est prête !

 

Une dernière fois, Kevin, à demi-conscient, trouva la force de relever

la tête. C’est là, entre deux fragments d’entrailles arrachés, qu’il vit sa

compagne derrière la vitre et lui cria :

 

— Cours !

 

Cet idiot, gaffeur jusqu’au bout, venait ainsi de la condamner en

dévoilant sa présence aux autochtones…

Jeanne, nous l’appellerons ainsi, et ceci n’a pas la moindre

importance puisqu’elle va bientôt mourir, avait enfin quitté les bois. Elle

s’arrêta enfin un moment pour reprendre son souffle. Elle avait accroché et

déchiré une bonne moitié de ses vêtements pendant cette course effrénée.

Elle grelottait de plus belle et se prit la tête à deux mains. Elle

voulait pleurer sa douleur et hurler de toutes ses forces. Elle ne pouvait se

permettre de se faire encore plus repérer.

Jeanne sonda difficilement l’obscurité et crut distinguer le début

d’un immense champ de maïs qui semblait s’étendre à perte de vue, un peu

plus loin, en contrebas côté gauche. Quelle précision !

Devait-elle s’y aventurer ? Pourrait-elle s’y cacher et échapper à

ses redoutables pisteurs ? Ne serait-ce pas plutôt leur faciliter la tâche

étant donné que ces deux fous furieux en connaissaient certainement les

moindres recoins ?

Jeanne hésitait. Elle avait trop longtemps tergiversé et il semblait

déjà malheureusement trop tard. Un bruit sourd de bois sec brisé la fit

sursauter et se retourner instinctivement. Petit Paul et gros John venaient

enfin de la retrouver et lui faisaient maintenant face dans la pénombre.

La victime en sursis se remit aussitôt à courir dans une nouvelle

tentative désespérée d’échapper au funeste sort qui l’attendait. Finir en

tartine alors qu’elle s’en était volontairement privée toute sa vie pour

maigrir, quelle ironie !

Sans être particulièrement véloce, elle resta cependant nettement

plus rapide que le gros John, ce qui, statistiquement, lui laissait une chance

infime de s’en sortir. Une chance sur dix selon les autorités, trente chances

sur dix selon les organisations syndicales.

D’ailleurs, pendant ce temps, les paris allaient bon train à l’intérieur

de l’auberge où demeuraient le reste des forcenés qui n’avaient pas pris

part à la course-poursuite dans les fourrés. Les dégénérés avaient sorti un

grand tableau noir et commencèrent à spéculer largement sur l’issue de

cette soirée mémorable et formidablement animée.

 

— Moi, je dis que le gros John la ramène d’ici dix minutes, et

j’espère qu’il ne nous l’aura pas trop abimée ! Je veux bien parier ma

tartine ! Qui me suit ?

 

— Ça nous fait Gros John à quatre contre un !

 

— Moi, je parie que petit Paul va encore tous nous épater…Je

double : deux tartines ! Qui suit ?

 

— Si je ne me plante pas…Petit Paul à six contre un ! Super côte !

A quelques encablures des discussions animées concernant son

devenir immédiat, Jeanne avait vite repris une cinquantaine de mètres

d’avance sur ses poursuivants. Ses frêles contours s’estompaient déjà au

fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans l’opacité de la forêt.

 

— Et merde ! Où est-elle passée ? La salope ! Arrête-toi John ! Tu la

vois ? Et merde ! On l’a perdue !

 

Le benêt géant s’exécuta et s’immobilisa. Le tronc machiavélique

esquissa un début de sourire lorsqu’une rafale délicatement parfumée lui

donna la direction à suivre.

 

— Elle fuit dans cette direction ! Maintenant, lance-moi fort !

 

John s’interrogea à haute voix.

 

— John lancer Paul ? Pourquoi ? John gentil garçon…John aime les

animaux…John pas vouloir faire mal à petit Paul…John aime sodo…

 

— Bon, la ferme, abruti et lance-moi, c’est tout !

 

Sans réfléchir, bien entendu, John s’exécuta…

 

— Aie, non pas dans l’arbre, espèce de débile ! Dans l’autre sens ! Tu

m’as pété deux dents ! Déjà que je n’en ai pas beaucoup !

 

— John désolé…John gentil…John aime le petit Paul…John voudrait

sodo…

 

Petit Paul contracta ses fesses. Il y tenait plus que tout. A part sa tête

et son abdomen, il n’avait jamais eu que ça.

 

— Ah non hein, pas moi ! Et d’abord je n’ai pas de trou à proprement

parler ! Bon, d’accord John…Ecoute bien, si tu me lances loin sur la fille,

pour te récompenser je te donnerai un gentil petit chien et tu pourras lui

faire tout ce que tu veux…

 

Le géant tapa frénétiquement dans ses mains comme un gosse de

trois ans et commença à sauter sur place.

 

— Oui, John content ! John va avoir un petit chien !

 

— Oui, John, c’est ça ! Allez, lance maintenant ! De toutes tes

forces ! Et vise bien ! C’est tout droit !

 

Petit Paul s’envola presque aussitôt. Il fendit l’air majestueusement à

pleine vitesse et parvint à ajuster sa direction en secouant vigoureusement

la tête. Le petit monstre démembré arriva rapidement au-dessus de la

pauvre adolescente, plana un instant avant de se raidir comme une bûche

morte et d’amorcer sa descente à pic, prêt à atteindre sa cible.

Le petit bout de mutant volant gardait la gueule béante, aspirant

quelques mouches et moustiques malchanceux au passage. Les rares dents

qui lui restaient et parsemaient sa caricature de mâchoire étaient

complètement pourries mais néanmoins acérées.

En retombant, le morfale parvint à s’accrocher brutalement à la

nuque de la jeune fille. Il se mit à mordre sauvagement et commença

aussitôt à la lacérer bestialement.

Jeanne, dont le cou partait peu à peu en une charpie très proche d’une

pâtée pour animaux, fut rapidement déséquilibrée et l’une de ses

faméliques chevilles se brisa même net en percutant une racine démesurée

qui semblait jaillir du sol à cet endroit.

Elle ne put éviter la chute et dévala la colline à pleine vitesse, le

tronc tenace toujours farouchement cramponné dans un cou bien entamé,

dont la peau à vif et arrachée laissait déjà entrevoir un début de fragment

de colonne vertébrale qui serait bientôt complètement découvert.

La pauvre fille termina sa folle dégringolade aux abords d’un

immense étang fumant clôturé de barbelés, à proximité d’un vaste entrepôt

en apparence désaffecté.

Jeanne l’ignorait forcément, mais elle avait échoué sur la propriété

d’un de mes lointains cousins. Ce dernier un peu moins stupide que la

moyenne dans les alentours, avait fait fortune en se lançant dans un type

d’élevage très particulier mais qui s’était avéré finalement hautement

rentable.

A l’aide de quelques employés fidèles, nourris et blanchis, il

s’affairait jour et nuit à déverser des hormones de croissance non

autorisées et autres stimulants interdits dans l’immense mare mousseuse et

verdâtre où il produisait illégalement d’énormes grenouilles destinées à

l’exportation et à la consommation pour des chaînes de restauration

collective européennes peu regardantes. A part sur leur rentabilité.

La jeune femme meurtrie gisait sur le dos, la nuque en partie brisée.

Elle ne sentait plus ses jambes. Elle comprit vite qu’elle était

complètement paralysée et que son rôle dans cette histoire touchait à sa

fin.

Une larme coula lentement le long de sa joue gauche éraflée alors

qu’elle sentait ses dernières forces l’abandonner, et la vie quitter son corps

contusionné et cassé de toutes parts. Sa seule consolation au beau milieu de

cette situation désastreuse fut d’apercevoir cette aberration de la nature de

petit Paul, hurlant et s’enlisant inexorablement au beau milieu de la mare

où il avait été éjecté en fin de descente.

 

— John, à l’aide ! John ! J…

 

Difficile pour le micro-enfoiré de s’extraire de l’étreinte collante et

passionnée de ce petit marécage sans bras ni jambes. Petit Paul avait beau

être un tronc, il n’était pas fait de bois et il coula en une fraction de

secondes, dévoré par les eaux épaisses et stagnantes.

Jeanne toussa âprement et expulsa des petits fragments de bile rouge

de couleur vive. La bouche recouverte de sang, la presque défunte esquissa

néanmoins un petit sourire de satisfaction et ferma les yeux quelques

secondes. Quand elle les rouvrit, le gros John se trouvait là, juste au-dessus

d’elle, en train d’essayer de défaire sa braguette, une opération assez

complexe pour lui.

 

— John aime les jeunes filles…John est un gentil garçon…John va te

sodo…

 

Le consanguin zoophile analphabète microcéphale, ça en fait des

tares cumulées dans un même être lorsque l’on y réfléchit, n’eut pas le

temps de terminer cette phrase désormais récurrente et célèbre.

A ce moment précis, le ciel sembla s’ouvrir en deux et s’illumina.

C’était comme un feu d’artifice. Ce n’était pas Dieu qui revenait nous faire

un petit coucou pour la deuxième fois, ni même une seconde déflagration

atomique, mais une imprévisible et intense pluie de météorites qui

enflamma littéralement l’atmosphère.

John leva sa minuscule tête, dévoilant des yeux d’enfant émerveillé

par tant de couleurs et de beauté. Il chercha à jouir de cet inattendu

spectacle, faisant honneur à ses ancêtres qui avaient déjà vécu le même

type de situation absurde pour le résultat que l’on connait. Il bavait

d’excitation.

 

— C’est beau ! Bravo ! Bravo ! Encore ! Encore ! En…

 

Splash…

 

Un des projectiles avait fondu dans sa direction et perfora en un

éclair sa boîte crânienne sous-dimensionnée presque désespérément vide,

avant d’aller s’écraser à quelques mètres en embrasant tout sur son passage

dévastateur.

John s’écroula instantanément sur Jeanne qui éclata de rire avant de

rendre l’âme à son tour, broyée et étouffée définitivement, mettant fin à

son long calvaire, par la masse démesurée du géant.

Le calme et le silence étaient revenus aux abords de l’étang.

Quelques batraciens ahuris et intrigués s’approchèrent en coassant du

vaste cratère encore fumant d’où s’échappaient lentement de grosses

spores visqueuses de couleur jaune.

On pouvait en dénombrer une bonne centaine pour un bon millier de

grenouilles en permanence sur l’exploitation.

L’une d’elle s’immobilisa et s’étira fortement, comme l’on tend un

élastique à son maximum, avant de s’auto-projeter brusquement vers

l’avant à vive allure. La spore tombée de l’espace perfora la troisième

cuisse d’un des nombreux amphibiens qui s’étaient rameutés.

Le petit visiteur extraterrestre se mit à tournoyer sur lui-même

atteignant une vitesse inimaginable et commença à creuser un sillon

profond où il demeura, comme tous les autres de son espèce, en sommeil le

temps d’une congélation, d’un empaquetage et de diverses expéditions

simultanées à destination de l’Europe et un peu partout dans le reste du

monde…

 

 


17/04/2017
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MARYLOU OF THE DEAD

Voici un large extrait (un chapitre entier en fait) de "Demain, quand j'étais mort !" qui a marqué pas mal de mes lecteurslaughing...Ce passage met en scène une ex-star de la chanson fictive et ses réactions face au début de la pandémie zombie...(Enfin star fictive, c'est vite ditinnocentinnocentinnocent)

 

 

Pol Narev ouvrit doucement les yeux. Il faisait encore nuit. Par la minuscule fenêtre fendue dépourvue de rideau, on pouvait deviner et sentir la danse frénétique de quelques flocons malmenés par les rafales d’un vent capricieux et glacé.

La tête à l’envers et douloureuse, il jeta un coup d’oeil rapide au vieux réveil placé sur la petite commode bancale et démodée. C’était d’ailleurs l’unique élément décoratif qui habillait encore la miteuse chambre d’hôtel rongée par le temps, qu’il occupait malgré lui dans cette partie excentrée de la sordide banlieue nord moscopoutinovienne.

Depuis quelques années déjà, Pol louait l’endroit à la semaine pour une somme dérisoire. Enfin, lorsque ses indigentes finances le lui permettaient.

Il secoua activement la tête comme pour vérifier que son cerveau était bien en place. Quelque chose ne tournait pas rond. Onze heures du matin, déjà ! Et cet enfoiré de soleil n’était toujours pas levé…

Pol Narev tira le drap sale et froissé sur le côté. Il s’extirpa lentement du lit. En se levant, il aperçut aussitôt un gros cafard inconscient qui s’était aventuré hors de la canalisation percée. Notre homme visualisa la cible qui s’éloignait, bondit et l’écrasa fermement de son pied gauche. Puis, il décolla soigneusement l’insecte ratatiné au sommet d’une verrue bien asséchée qui surplombait sa voûte plantaire noire de crasse, et l’avala sans même faire l’effort de le mâcher. Au passage, Pol ramassa à proximité une vieille part de pizza rance entamée qu’il engouffra instantanément. Il avait dû la laisser tomber sur la moquette tâchée des nombreuses traces d’un de ses incessants moments de solitude nocturne.

 

— Ah…Un bon petit déjeuner équilibré…La journée s’annonce

bien !

 

Pol Narev s’étira ensuite, découvrant deux véritables forêts vierges sous ses aisselles où gambadaient innocemment quelques puces de lit restées bien accrochées. Il lança un regard tendre et complice aux minuscules résidents qui peuplaient cette densité pilleuse incroyablement touffue.

 

— Salut les filles, bien dormi ?

 

Il siffla ensuite son chien, un Russel-terrier tapi en boule dans un coin, qui ne réagissait que rarement à ses appels.

 

— Kurt ! Kurt ! Au pied !

 

Kurt Russel ne servait décidément plus à rien. Il s’était empâté et ne faisait plus que de la figuration, ne lui donnant aucune réplique valable.

 

— A part bouffer, ce clébard ne sert à rien !

 

Pol Narev pressa le bouton de l’antiquité de transistor posé sur le rebord craquelé de la lucarne et orienta au mieux la fourchette rouillée sommairement attachée pour capter quelque chose d’audible au milieu des crachats et des légions de parasites.

 

— Crrrrr…Cadavres…Crrrrr…Mutilés…Crrrrr…Découverts cette nuit près de la gare…Les corps ont été menés à la morgue centrale…Crrrrr…Pour autopsie…Pic de grippe atteint cette semaine…Crrrrr…Hôpitaux saturés…Intoxication alimentaire massive à la cuisse de grenouille…

 

Pol décida d’éteindre aussitôt. Ça faisait une quinzaine de morts recensés en à peine deux jours. Encore un taré qui courait les rues. Peut-être plusieurs. Et toute une partie de cette foutue ville semblait s’être enrhumée pour ne rien arranger.

 

- Putain, ce monde de merde part vraiment en couilles…Je devrais me remettre à l’écriture avant qu’il ne soit trop tard…Allez, reprends-toi en main une fois pour toutes !

 

Le créateur trop longtemps endormi en phase de résurrection subite commença à fredonner machinalement.

 

Marylou, ce monde est fooooouuuuuu…

Marylou, ça part en couilles, hou, houuuuuuuuu…

Marylou, partout y a des grenouilles, hou hou houuuuu…

 

En réponse, il fut coupé par un puissant râle assez indescriptible, plutôt guttural et inquiétant semblant provenir de l’extérieur.

 

— On dirait que quelqu’un apprécie dehors ! Et je n’ai composé qu’une seule phrase ! Le génie serait-il de nouveau en route ?

 

L’ex-interprète recommença pour être sûr qu’il n’affabulait pas. Bien sûr en incluant une petite variante improvisée.

 

Marylou, y a des cadavres partouuuuuuuuut…

Marylou, je deviens fou de vouuuuuus, youhouuuuu…

 

Il poussa quelques boucles pour dégager son oreille. Il y eut un bref silence dans un premier temps, avant la même réponse déroutante et même amplifiée qui raisonna dans tout le bâtiment.

 

— Putain, ça plait ! Oh, nom de dieu, je tiens quelque chose !

 

Pol Narev se redressa, galvanisé et enthousiaste, et scanna la pièce brièvement.

 

— Purée, c’est bon ça ! Merde, où j’ai posé ma guitare, moi ?

 

L’ex-artiste déchanta aussi rapidement qu’il avait failli chanter quand il se remémora avoir échangé l’instrument quelques mois plus tôt contre quelques bouteilles de vodka frelatées.

 

— Fais chier, merde…Quel con ! Désolé, cher fan coincé à l’extérieur dans la froideur noircissale…Noircissale ? Wow, ça veut rien dire mais c’est trop beau, faut que je l’intègre absolument à mon futur nouveau tube ! Désolé, qui que tu sois, mais merci de ton soutien inconditionnel…Bon alors, qu’est-ce qui rime avec « noircissale » …

 

Rapidement résigné et accablé par le propre poids de sa médiocrité, le dos en compote et les doigts de la main gauche affairées à gratter ses fesses irritées, Pol Narev se dirigea ensuite en titubant vers la microscopique salle de bain où il dut une nouvelle fois affronter le triste spectacle de son pathétique visage boursouflé de star déchue aux ridicules

cheveux blancs frisés dans le miroir fendu, à l’éclairage faiblard et approximatif.

 

— Faut vraiment que je me trouve une gratte, je tiens un tube ! Je me remets à composer et j’effectue un come-back fracassant. Ras-le-bol de vivre caché dans cette piole pourrie !

 

Pol posa les mains sur les rebords du lavabo mal fixé qui ne tenait que par le bon-vouloir d’une lente accumulation de moisissure finalement salvatrice qui lui avait fait économiser le montant d’un tube de mastic. Le lave-mains bougea néanmoins de quelques centimètres et manqua de céder définitivement sur le coup. Il y avait un réel problème, pas de

montage finalement, mais bien de reflet.

 

— Merde, mes boucles ! C’est tout plat ! Mais quelle coupe à la con !

 

On dirait vraiment une pub foireuse pour des crédits à la consommation…Dépité, Pol Narev fit jouer un tournevis pour ouvrir un tiroir dont la poignée s’était détachée il y a déjà longtemps, et farfouilla à l’aveugle dans le bazar jusqu’à dégoter quelques bigoudis poussiéreux qu’il s’appliqua grossièrement sur la tête.

 

— Voilà qui est mieux…Dans vingt minutes, retour du beau gosse !

 

L’embellie principalement composée d’égocentrisme et d’autosatisfaction fut de courte durée et il ne put s’empêcher de soupirer longuement en tirant sur le surplus de gras qui pendouillait de son doublementon. Sa peau se détendait davantage chaque jour depuis qu’il n’avait plus les moyens d’assumer les suites de ses différentes opérations de chirurgie esthétique.

Dans un très rare éclair de lucidité, il s’aperçut également que le soleil n’était pas vraiment fainéant, mais que c’était bien lui qui devenait décidément de plus en plus con. En effet, Pol avait encore dormi avec ses ridicules lunettes polarisantes dont la seule fonction véritable était de dissimuler une bonne moitié de sa misère faciale aux yeux des fans. Enfin,

s’il y en avait encore quelque part.

Le chanteur exilé quitta son légendaire marcel blanc mal ajusté qui le boudinait, ôta la gaine abdominale serrée à son maximum, et tenta de rentrer un ventre amolli qui débordait d’est en ouest sans succès. La pression relâchée, il put à nouveau respirer convenablement. Il constata que son régime dissocié à base de pizzas et d’alcool lui avait encore fait

prendre de la brioche. Il lui faudrait bientôt un logiciel bien plus puissant que Photoshop pour pouvoir le faire entrer sur une pochette de disque standard sans déformer son image. Enfin, si par miracle il était amené à revenir en studio un jour.

Pol Narev était tombé bien bas. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international, il croupissait ici, planqué dans ce recoin ignoré de ville gris et poisseux, depuis une bonne décennie.

Le malheureux avait tenté d’assassiner son sosie français raté, un certain Michel Polnareff, lors d’un gala en Europe à la grande époque.

Depuis, l’imposteur touchait même de confortables droits d’auteur et profitait impunément de la renommée et de la fortune acquises depuis la fin des années soixante-dix suite à ses quelques succès fulgurants et de bons placements immobiliers.

Pol Narev ruminait silencieusement sa vengeance depuis trop longtemps. Il voulait clamer sa légitimité aux yeux du monde même s’il se doutait que personne ne le croirait jamais. Lorsqu’il n’était pas ivre, le bougre subsistait laborieusement en écumant les clubs de troisième zone et en assurant de mauvais shows singeant les spectacles à succès de son faux

lui-même avec les moyens du bord.

Cet homme brisé, mais resté fier, devait aujourd’hui cependant réagir. Il fallait impérativement modifier quelque chose. Et ce changement devait être profond et radical. Il n’était plus lui et ne le serait jamais plus. Il lui fallait se faire violence et devenir un autre.

Sa réflexion concernant une éventuelle riposte fut interrompue par un bruit sourd semblant provenir du couloir de l’hôtel. Quelqu’un frappait à la porte avec insistance. Pol Narev grommela à voix basse.

 

— C’est quoi ça encore ? Merde, sûrement le proprio !

 

Il devait faire bonne figure pour ne pas finir dehors prématurément à squatter les bancs gelés de la métropole, au milieu des clodos et des laissés

pour compte.

 

— Ouais, juste une minute, j’arrive…Je sais, je sais, je devais vous régler le loyer hier, j’ai eu un petit contretemps, je vais vous expliquer,

tout va s’arranger…

 

En guise de réponse, il identifia à nouveau ce grommellement désormais familier.

 

— Bordel, c’est mon nouveau fan !

 

Pol sentit une bouffée d’adrénaline l’envahir. Il se retourna et attrapa la bouteille de vodka renversée qui avait roulé au pied du lit la veille sans même qu’il s’en aperçoive. Il jaugea la quantité d’un oeil expert. Un bon tiers, c’était mieux que rien. Le chanteur oublié avala le tout d’un trait, tituba puis traversa la pièce en trainant des pieds. Surexcité mais

néanmoins méfiant, il ne put s’empêcher d’effectuer une ultime vérification vocale.

 

Marylouuuuuuu…

Y a des morts partouuuuuuut…

 

- Grrrrr…Arrrghhhhh…Grrrrrrr…Irrrrrrrrrrrrrrrr…

 

C’est bien lui ! Génial ! Enfin un fan ! Mon talent n’est pas mort !

 

Pol Narev s’empressa d’ouvrir la porte à ce visiteur inespéré. Le fameux fan présumé se tenait juste devant lui. Trop énervé pour faire preuve d’un jugement rationnel, la vedette d’opérette ne remarqua pas la chemise arrachée et maculée de sang de son étrange invité, ni-même l’avant-bras manquant en partie gauche d’un corps complètement démantibulé par ailleurs. Le mort-vivant inclina la tête tout en continuant à gémir de façon incompréhensible.

 

— Salut à toi, cher fan. Entre, je t’en prie, tu es le bienvenu. Ne fais pas attention au désordre, je sais que ça peut paraitre surprenant pour une personne de mon standing…Mais bon, faut savoir que je loue cette purge uniquement pour composer et me ressourcer…Tu comprends, retrouver mes racines musicales loin d’un monde bling bling plein de tentations…Bon, le reste de l’année, faut pas croire, j’habite sur Miami, hein ?

 

— Arrrghhhh…Utttttrrrrrrr…Crrrrrroooooo…

 

— Ecoute, le prends pas mal, je ne comprends strictement rien à ce que tu me racontes ! T’es quoi, toi ? T’es tchèque à ton accent, non ? Ou un truc comme ça ! Bah, on s’en tape, vous êtes tous pareils, l’essentiel c’est que tu as bon goût !

 

Pol Narev tira son nouvel ami sèchement à l’intérieur. Il avança sur le palier et jeta un coup d’oeil à travers le couloir sombre. Le chanteur put vaguement distinguer trois ou quatre corps éparpillés sur une dizaine de mètres. Obnubilé par ce qu’il avait à faire, il ne s’en préoccupa pas plus que ça, les règlements de compte et les représailles en tout genre étant monnaie courante par ici.

 

— Ben flûte alors ! Il y a une guerre dans le couloir ou quoi, ah, ah, ah ! Oh la vache, mais quelle odeur !

 

Pol Narev se contenta de se boucher bêtement le nez et claqua la porte, impatient de partager son enthousiasme débordant avec son fan. Il indiqua autoritairement à son hôte la direction de son lit défait.

 

— Tu peux t’asseoir là !

 

Le zombie resta immobile, la bouche béante et les yeux perdus dans le vide.

 

— Ah, je comprends ! Trop d’émotions d’un coup ! Allez, ne sois pas timide ! Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre son idole ! Bon, j’ai compris, je vais t’aider !

 

Le mort-vivant n’esquissa même pas un début de réaction.

 

— Allez, bouge cher afficionado ! Oui, je sais, je sais, c’est impressionnant, je parle plusieurs langues couramment…Enfin c’était avant lorsque je voyageais beaucoup…Bon, j’ai compris, faut tout faire soi-même !

 

Pol enserra le seul bras valide du monstre et tira sèchement dessus pour l’emmener avec lui jusqu’à son siège de fortune. La pseudo-star progressa à peine d’un mètre avant de faire volte-face comprenant que quelque chose n’allait pas. Son convive n’avait toujours pas bougé d’un poil et regardait stupidement son corps en partie désagrégé et meurtri qui

venait d’être à nouveau profondément amputé. Le second bras avait disparu, littéralement arraché depuis la base de l’épaule. Ne restait à sa place qu’une projection de sang discontinue qui éclaboussait le pan de mur décrépi le plus proche.

Pol Narev observait la scène complètement stupéfait.

 

— Mais merde, fais gaffe, tu vas tout salir ! Le proprio va me retenir

une caution !

 

Son étrange fan demeuré se dandinait sur place comme s’il recherchait ses membres perdus. Pol hésita avant de baisser enfin les yeux et s’aperçut qu’il tenait la partie manquante et déchiquetée dans sa main. Il observa le membre sectionné avec attention.

 

— Mais…C’est ton bras ! Comment c’est possible ? Mince alors, je n’ai rien senti quand j’ai tiré. On dirait que t’as pas mal, c’est bizarre. Ça va ? T’es lépreux, c’est ça ? Tu sais que ça se soigne bien ça aujourd’hui ? Enfin je crois !

 

Toujours statique, bien ancré sur ses jambes flageolantes, le défunt maintenait sa curieuse cadence gestuelle saccadée.

 

— C’est cool que tu le prennes comme ça, l’ami ! Par contre, je dois t’avouer que tu danses comme un pied ! Je vais te montrer quelques pas car t’as vraiment l’air d’un âne, j’arrive !

 

L’ancien enfant prodige de la scène musicale française, ça fait vraiment peur dit comme ça, ralluma le poste de radio et s’empressa de rejoindre le zombie remuant bien que totalement désarticulé. L’artiste présumé se mit à danser et se déhancher autour du mort.

 

— Tu vois ? T’es raide comme un piquet ! Tu dois te laisser porter, onduler au gré du son…Faire preuve de souplesse ! Ta rythmique est catastrophique ! Bon j’en ai marre, j’ai plus l’habitude de bouger, moi ! Je suis trop gros ! Tu ne veux toujours pas t’asseoir ? Alors tu écouteras debout !

 

Une fois la ridicule danse du ventre flasque achevée et le transistor éteint, Pol Narev ajusta encore une fois ses lunettes de soleil.

 

— Punaise, j’ai le trac, ça fait tellement longtemps que je n’ai pas poussé la chansonnette pour un fan…Bien, cher admirateur, en avant-première mondiale, tu vas avoir l’immense privilège d’être le premier à écouter ma nouvelle composition, le morceau qui marquera l’histoire de la musique, et mon grand retour sur le devant de la scène ! Are you ready,

cher adulateur ? Trois, quatre…

 

Marylouuuuuu, youhouuuuu,

Y a des cadavres partouuuuuut…

 

Le zombie recommença à se mouvoir comme il le pouvait et à gronder de plus belle.

 

— Ouais, c’est bon hein ! Tu voudrais taper des mains et tu ne peux pas, ah, ah, ah, non je déconne !

 

Marylouuuuuu, youhouuuuu,

Ce monde est fouuuu de vouuuus…

 

Le mystérieux colocataire commença à claquer des dents et à présenter un aspect beaucoup plus menaçant.

 

— Arrête, c’est super chiant mon gars ! Sérieux, je ne m’entends même plus chanter ! Pourquoi tu fais ça avec ta foutue mâchoire ? Oh, mais ça fait un bail que t’as pas vu un dentiste, toi ! Remarque, t’as raison, c’est hors de prix. Faudrait presque s’appeler Tonald Drump aujourd’hui pour pouvoir se payer des soins dans ce monde d’enfoirés capitalistes. Ah, mais je n’avais pas vu l’heure ! Presque midi, c’est l’heure de l’apéro, en fait tu n’as pas les crocs, t’as juste soif ! Par contre, t’es bien tombé, question bouteille, je suis suréquipé !

 

Pol Narev empoigna une bouteille de vodka encore vierge et la brandit comme un trophée.

 

— Et voilà, à la tienne ! Bon, tu vas voir, c’est pas de la première qualité, mais ça dépote sévère ! Je ne sais pas ni où ni comment c’est fabriqué mais je peux te dire que c’est pas cher et que c’est bien ça l’essentiel !

 

Il pencha la tête en arrière et absorba une interminable rasade avant de taper la bouteille sèchement sur la table qui trembla.

 

— Ah, c’est bon ! A toi, maintenant, l’ami ! Tu sais ce que l’on dit : « pas de bras, pas de vodka » …Excuse-moi, c’est déplacé et très bête, mais je n’ai pas pu m’en empêcher ! Je vais t’aider…

 

Pol Narev s’approcha de son invité et lui colla l’extrémité de la bouteille de force dans la bouche.

 

— Mais arrête de bouger comme ça, bon sang !

 

Le liquide infect et mal distillé commença à couler et voyager à

l’intérieur du corps putride et malodorant. Le zombie commença à gémir comme s’il sanglotait avant de s’écrouler.

 

— Mais qu’est-ce que tu fous par terre ? Punaise, tu tiens pas l’alcool, ma parole…Une demi-bouteille cul-sec et y a plus personne ! Mais qu’est-ce que…

 

Le visage inexpressif et tuméfié du mort se mit à gonfler et à se déformer en long et en large comme s’il était devenu indépendant du reste du corps. La peau terne et déjà fragile aux tons grisâtres s’étira avant de se déchirer comme un vulgaire morceau de papier. Le sommet du crâne s’allongea jusqu’à prendre une forme proche du conique, puis se déchira

libérant de petites bulles roses qui s’envolèrent aussitôt avant de disparaitre.

 

— Wow, c’est trop beau ! Comment tu fais ça ? Tu devrais passer un

casting ! Tu cherches un agent ?

 

Le cerveau du monstre était en train de bouillir. La pression s’accentuait et occupait à présent chaque parcelle de l’être décharné. Des petits nuages de vapeurs émergèrent de ses trous de nez et de ses oreilles, le tout accompagné d’un petit sifflement bien caractéristique.

 

— On dirait le bruit que faisait la cocotte-minute de ma grand-mère quand j’étais gosse…Oh putain ! Tu vas exploser !

 

Boum !!!

 

La tête venait d’être désolidarisée et éjectée du reste du corps en un dixième de seconde. Elle passa brusquement devant Pol Narev avant d’aller s’éclater sur la porte, ne laissant qu’une trace informe et coulantesemblable à un pot de marmelade de fruits rouges explosé.

 

— Mince, mon fan…Quelle tristesse…Cette chanson est pour toi…

 

Marylou, youhouuuuu…

Mon fan est mort, ouh ouuuuuh…

Je suis triste pour vous, ouh ouuuuuh…

Marylou, youhouuuuu…

 

De nouvelles clameurs, bien plus nombreuses et puissantes,raisonnèrent dehors et se propagèrent faisant vibrer les parquets et fenêtres du vieux bâtiment.

Emu, Pol Narev se hâta vers la fenêtre. Il sentit une petite larme de bonheur et de réconfort perler le long de sa joue bouffie.

Il n’en croyait pas ses yeux. Juste là en bas, à peine deux mètres sous ses pieds, s’étaient rassemblées des hordes de fans survoltées, désordonnées et prêtes à tout déchiqueter pour l’écouter chanter.

 

— J’arrive ! Je descends !

 

Marylou, youhouuuuu…

Je viens chanter pour vous, ouh ouuuuuh…

Ne soyez pas jaloux, ouh ouuuuuh…

 

Pol Narev traversa le couloir en enjambant les monticules de cadavres agglutinés d’un pas aérien. A la recherche de sa gloire passée, le chanteur ne se douta pas une seconde qu’il partait pour donner son tout dernier récital et que ses nouveaux fans lui montreraient bientôt leur passion la plus dévorante. L’artiste ignorait également qu’au même moment, à quelques milliers de kilomètres de là, son sosie français, l’imposteur Michel Polnareff, se trouvait en fâcheuse posture, acculé dans sa loge, et que ce traître finirait bientôt en plat principal pendant l’entractede son nouveau spectacle.

Enfin, et c’est certainement le plus stupide, Pol Narev ne saurait jamais qu’il avait possédé l’espace d’un court instant le seul remède potentiel, à savoir un demi-litre de vodka premier prix, pour annihiler le fléau qui allait se répandre très bientôt partout et sceller définitivement le destin de l’humanité.

 

 

 

 

 

 

Marylouuuuuu
Y a des morts partouuuuuuut...

ACHAT EBOOK


31/03/2017
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"DEMAIN, QUAND J'ETAIS MORT !" EN VERSION PAPIER !

Vu que j'ai été malade, absent pas mal de temps, et que je suis partiellement ressuscité,  il me tient à coeur de resignaler de manière totalement désintéressée (on dirait du Manuel Valls pour la crédibilitécool) que "Demain, quand j'étais mort !" est enfin disponible depuis mi-février en version papier et commandable sur les deux mastodontes Amazon et Fnac.com...

Livraison très rapide en 24 ou 48h et aucun frais de portlaughing...

 

213 pages axées gore/grand guignol/humour noir ! Et comme dirait l'autre buse : "Achetez-le ! Il y va de l'avenir de la République !"smile

 

ACHAT VERSION PAPIER

Sos...Auteur dans la merde...


29/03/2017
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"DEMAIN, QUAND J'ETAIS MORT !"...LE SYNOPSIS

Voici le synopsis officiel (il y en a plein d'autres officieux qui traînent çà et là dans mes tiroirs, mais au final j'ai choisi celui-ciwink) de cette histoire glauque et complètement barrée (ce n'est pas moi qui le dis, voir la section "presse")...Certains parlent même d'un petit bijou de littérature "feel-gore" ( de l'anti feel-good, j'adore ce concept, faudrait déposer un brevetinnocent)...Bref, au programme, plein de belles choses : consanguins, batraciens, zombies, célébrités et amourembarassed ! La routine d'un pseudo-auteur légèrement allumé, quoi...

 

Le roman est disponible sur la majorité des principales plateformes de téléchargement (Amazon, Kobo, Cultura, Fnac, etc...) pour 2.99 euros

https://www.amazon.fr/Demain-quand-j%C3%A9tais-Eddard-Mingwe-ebook/dp/B01M0XD8WO

 

Egalement disponible en version papier sur Amazon et Fnac.com (et plein de librairies sous distribution Hachette...C'est inutile d'ailleurs mais ça fait pro de le diremoney-mouth)

https://www.amazon.fr/Demain-quand-jétais-Eddard-Mingwe/dp/B01N5JUF7L/ref=tmm_pap_swatch_0?_encoding=UTF8&qid=&sr=

 

Bon, vite fait au passage, de quoi parle cette magnificence littéraire :

 

Connecticut-Sur-Maine. Pandémick Rivers. Notre époque.

 

Alors que la tant attendue saison de la chasse aux touristes est enfin ouverte et que la traditionnelle fête de la tartine humaine bat son plein, une météorite s’écrase près d’un insolite village peuplé de fermiers consanguins et anthropophages, libérant de mystérieuses spores visqueuses et particulièrement voraces.

Après la contamination de la plus grosse unité locale de production et d’exportation de cuisses de grenouilles surgelées, d’étranges cas de mutation vont être simultanément répertoriés à différents endroits du globe.

 

Le chaos s’installe, la menace se répand.

 

Bientôt des événements aussi cocasses qu’atroces vont s’enchaîner et nous mener droit à l’apocalypse la plus horrible et stupide jamais imaginée...

 

Au menu de cette zombédie tragique : une pandémie, des morts-vivants, des retraités fous furieux, quelques politiciens véreux, des recettes culinaires cannibales de fin du monde, et bien entendu, un soupçon de romantisme et de magnifiques histoires d'amour...

 

 

 

 

ACHAT EBOOK


26/03/2017
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